L’Egypte, la démocratie et l’arithmétique

 

Il y a quelque chose d’étrange dans la manière dont certains gouvernants conçoivent la notion de majorité. « J’ai gagné, donc je peux tout faire, semblent-ils nous dire. L’Etat, c’est moi ! Et que les mauvais perdants aillent au diable ! »

L’Egypte nous a offert ces derniers jours l’exemple d’un abus de majorité populaire. En décrétant que ses décisions ne pourraient être contestées, le président Mohamed Morsi a agi comme s’il considérait que la majorité conquise par les Frères musulmans au printemps dernier lui accordait un pouvoir quasi absolu.

Bien sûr, ses partisans ont clamé à tous vents que sa décision de se mettre au-dessus des lois n’était que provisoire et qu’elle visait à lever les blocages d’un pays encore enlisé dans l’ère Moubarak, pour enfin mettre en œuvre les promesses de la Révolution.

Bien sûr, Mohamed Morsi est quelque peu revenu en arrière, mais il a gardé l’essentiel, le référendum sur une Constitution « dominée par l’ambiguïté et qui, si elle n’instaure pas une théocratie, écrit le juriste Baudouin Dupret, laisse ouverte la possibilité d’une évolution ultra-conservatrice. » Une Constitution placée également sous le contrôle « consultatif » de l’université sunnite d’Al-Azhar, dont les fatwas sont rarement des symboles d’ouverture et de liberté de l’esprit. Le président Morsi, qui table sur un oui massif de l’électorat, compte, de nouveau, sur l’argument de la majorité pour faire passer un texte qui divise profondément la nation.

L’opposition n’est certes pas mieux placée pour imposer ses points de vue. De quel droit, clament les partisans des Frères, une minorité pourrait-elle revendiquer de faire la loi ? D’autant plus qu’elle ne rassemble pas seulement des démocrates et des libéraux, mais aussi des partisans de l’ancien régime.

Toutefois, quand il s’agit d’élaborer une Constitution, c’est-à-dire un texte fondateur et fondamental, l’invocation de la majorité n’est pas aussi légitime que lorsqu’un gouvernement adopte plus prosaïquement un programme économique ou social. Un large consensus, au-delà des clivages et des blocages partisans, est alors essentiel. Et logiquement, il devrait s’inspirer des textes internationaux qui codifient la liberté et l’égalité. La démocratie moderne ne se réduit pas à un boulier compteur. Elle se fonde aussi sur des valeurs.

« Les Frères musulmans, écrit un ancien dirigeant de la confrérie, Abdel Moneim Aboul Fotouh, doivent comprendre que la démocratie est une fin en soi et pas seulement un moyen d’arriver au pouvoir. » L’alibi majoritaire des Frères musulmans révèle, en effet, une conception autoritaire et messianique du pouvoir. Elle rappelle, note Steven Cook dans Foreign Affairs, la malédiction des régimes antérieurs, lorsque Nasser, Sadate et Moubarak imposaient leurs diktats, au nom d’un peuple dont ils se réclamaient mais qu’ils ne consultaient même pas.

Cette focalisation sur le face-à-face entre le gouvernement et l’opposition ferait presque oublier qu’une question de majorité peut en cacher une autre. A la conception hautaine de la majorité électorale, s’ajoute aussi chez les Frères musulmans l’idée du caractère naturel, évident, immanent de la prééminence officielle de l’islam, de leur islam, en Egypte. Derrière leur conception arithmétique de la démocratie, ils semblent dire tout simplement qu’ils ont raison, « en toute bonne foi », et qu’ils représentent la « juste voie ».

La question est délicate et, sans doute, irréaliste dans le contexte égyptien, mais en vertu de quel droit, dans un monde de plus en plus globalisé et bigarré, un pays peut-il imposer à tous ses citoyens un ordre fondé sur une seule religion ? Cette question s’applique sans conteste à de nombreux autres pays du globe, mais elle est d’autant plus pertinente à propos de l’Egypte que près de 10 % de la population y est de religion chrétienne.

Dans un système dominé par une religion officielle, les discriminations sont presque inévitables, même si la liberté de culte y est respectée, même si les croyants minoritaires sont protégés des attaques du groupe majoritaire. Une démocratie est inachevée si elle réduit, même avec bienveillance, les croyants « hétérodoxes » ou les incroyants à un statut subalterne.

Telle était la Dhimmitude accordée aux fidèles des religions du Livre sous l’Empire ottoman. C’était sans doute un progrès, à une époque où les Rois catholiques espagnols expulsaient les juifs et les musulmans, quand ils ne les brûlaient pas sur les bûchers du Tribunal du Saint-Office de l’Inquisition. Mais c’était il y a longtemps et l’on aurait pu espérer que l’humanité ait progressé depuis lors sur la voie d’une réelle égalité et d’une sereine laïcité.

L’Egypte officielle se présente comme un pays respectueux des autres religions. Sous le règne de Sadate et de Moubarak, les porte-parole gouvernementaux n’avaient de cesse de citer l’exemple du Copte Boutros Boutros-Ghali, qui avant d’être nommé secrétaire général de l’ONU et de l’Organisation internationale de la francophonie, fut longtemps ministre des Affaires étrangères.

Mais la plupart des associations des droits humains n’eurent de cesse non plus de dénoncer, comme Human Rights Watch en 2011, une « discrimination généralisée à l’égard des chrétiens et une intolérance officielle à l’égard des musulmans non sunnites », sans parler des juifs, expulsés en 1956 par le président Nasser.

Sous Mohamed Morsi, le sort des Egyptiens « hétérodoxes » s’annonce tout aussi compliqué. Les trois religions du Livre sont reconnues dans la Constitution en matière de statut personnel et le président a promis de confier des responsabilités à des Coptes. Ces mesures, toutefois, semblent être des gestes de bonne volonté bien plus que la reconnaissance solennelle d’une égalité. Or, faut-il le rappeler, la liberté de conscience ou de religion n’est pas la marque de générosité d’un pouvoir magnanime, elle est un droit égal pour tous, point à la ligne.

Dans une vraie démocratie, un citoyen d’une religion minoritaire n’est pas un citoyen de seconde zone. Et le progrès d’une nation se mesure aussi à sa capacité à ouvrir les portes du pouvoir et, surtout, celles du pouvoir suprême à des personnes issues de groupes minoritaires.

L’élection du catholique John Kennedy en 1960, dans un pays encore largement dominé par les WASP (Blancs anglo-saxons protestants), fut vécue par les gardiens de la foi majoritaire comme une menace vitale, voire comme un blasphème. Elle fut au contraire une borne historique dans la longue marche de la démocratie américaine.

Au Sénégal, le catholique Léopold Sédar Senghor fut pendant 20 ans le président d’un pays à 95 % musulman. En Indonésie, le pays qui compte le plus de musulmans au monde, un chrétien d’origine chinoise, Basuki Tjahja Purnama, a été récemment élu vice-gouverneur de Jakarta – au grand dam des islamistes radicaux – sur une liste menée par le musulman réformiste.

Comme quoi, il ne faut pas désespérer. Une majorité électorale peut être éclairée…

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Une réponse à L’Egypte, la démocratie et l’arithmétique

  1. Ait AHMED dit :

    La Grande Constitution aux Etats unis est effectivement le résultat d’un très large consensus, ils étaient cinquante lors de la convention de Philadelphie, tous avocats, tous hommes, tous assez “jeunes” et la plupart protestants, une « assemblée de demi-dieux » selon Jefferson.

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