Une année meurtrière pour la presse mondiale

L’année 2012 s’annonce comme l’une des plus meurtrières pour la presse mondiale. Selon le décompte du Comité pour la protection des journalistes (CPJ), 67 journalistes ont été tués cette année en lien direct avec leur travail, ce qui représente une augmentation de 42% par rapport à l’année dernière. Le chiffre pourrait encore s’aggraver : l’association new-yorkaise continue d’enquêter, en effet, sur 30 autres cas, afin de déterminer si les journalistes sont morts dans l’exercice de leurs fonctions. Reporters sans frontières (RSF), qui donne le chiffre de 88 journalistes tués, soit une hausse de 33% par rapport à 2011, parle d’une “hécatombe”.

La Syrie est devenue le pays le plus dangereux pour la presse. Vingt-huit journalistes au moins y ont perdu la vie cette année. Ils y ont été victimes de tirs croisés ou de bombardements indiscriminés, mais ils ont aussi été ciblés et abattus par des forces gouvernementales ou rebelles.

La difficulté d’obtenir des visas officiels, la brutalité et la diversité des forces en présence (en particulier les milices Chabiha pro-Assad et les djihadistes proches d’al-Qaïda), mais aussi la nature même des combats, avec des lignes de fronts en évolution permanente et des bombardements intensifs, ont transformé le pays en une zone de tous les dangers.

La plupart des grands médias internationaux prennent d’énormes précautions avant de se décider à y envoyer leurs reporters. Quatre journalistes internationaux ont été tués en Syrie : l’Américaine Marie Colvin, du Sunday Times (Londres), le photographe français Rémi Ochlik, Gilles Jacquier de France 2 et l’agencière japonaise Mika Yamamoto.

“Il faut être sur place”

« Vaut-il la peine de mourir pour une info ? » La question est de nouveau au centre de tous les débats au sein des rédactions internationales. Certains médias ont plutôt choisi la prudence. D’autres, comme le New York Times, ont décidé de prendre des risques calculés. « Il faut être là », écrit l’ancien directeur exécutif du Times, Bill Keller, dans un article qui a largement circulé au sein de la profession. «Le journalisme citoyen a été un atout dans le couverture de la Syrie, mais les tweets ne remplacent pas le fait d’être sur place. »

L’un des enjeux est sans aucun doute de voir de ses propres yeux, en appliquant à ce conflit immensément compliqué les techniques les plus rigoureuses du journalisme. Le besoin d’ « être là » est d’autant plus décisif que la bataille de propagande fait rage dans les deux camps et qu’il est extrêmement difficile d’authentifier les informations et les vidéos qui circulent sur la Toile. « Les questions journalistiques que nous nous posons, explique John Daniszewski, vice-président de l’agence Associated Press, ne peuvent trouver de réponse que si nous sommes présents sur le terrain, par opposition aux informations que nous réussissons à collecter à distance, de l’extérieur ».

Des journalistes “suspects”

Les conditions de travail sont extrêmement éprouvantes en Syrie. « C’est l’un de conflits les plus difficiles que j’aie eu à couvrir », déclare Paul Wood, correspondant de la BBC au Moyen-Orient et vétéran de nombreux conflits, comme l’Irak et l’Afghanistan. La nécessité de circuler clandestinement dans le pays accroît considérablement les risques de « mauvaises rencontres ». Les forces de sécurité considèrent les journalistes sans visas comme des alliés de la rébellion ou comme des agents secrets occidentaux ; les groupes de djihadistes qui combattent le régime voient dans tout journaliste occidental un ennemi de l’islam. Selon de nombreux témoignages, également, l’hostilité à l’encontre des journalistes internationaux s’est accrue au sein des milieux proches de l’opposition, car ils sont accusés de représenter des gouvernements qui « ont abandonné la rébellion ». De leur côté, les journalistes craignent d’être accusés de parti-pris selon qu’ils accompagnent l’Armée syrienne libre ou les forces gouvernementales.

Inexpérimentés et donc plus vulnérables

Dans cette guerre de l’information, marquée par une présence réduite de la presse internationale, le vide est de plus en plus comblé par les « faiseurs d’info » ou « journalistes citoyens » locaux, comme les collaborateurs du site syrien Shaam News Network, dont les vidéos ont été reprises par de nombreux médias internationaux. Ces vidéastes amateurs ont été systématiquement pourchassés par les services de sécurité afin d’assécher la source de l’information alternative.

Les journalistes freelance sont aussi de plus en plus nombreux. Or, comme le note Frank Smyth, spécialiste des questions de sécurité, « beaucoup de journalistes tués cette année lors de combats ou de missions dangereuses étaient relativement inexpérimentés, avec même en Syrie, des journalistes âgés de moins de 20 ans ».

Un baromètre du journalisme

Les rapports du CPJ et de RSF couvre d’autres pays risqués, la Somalie, le Pakistan, le Brésil, le Mexique, l’Iran. Mais cette géographie de la mort ne signifie pas que les pays où aucun journaliste n’a été assassiné soient des paradis de l’information. Les systèmes autoritaires, comme la Chine, “tiennent” leurs médias sans devoir recourir à l’assassinat. Dans d’autres pays, comme la Russie, les attaques contre les journalistes ont créé une atmosphère d’intimidation et d’autocensure.

Les chiffres diffusés par les associations de défense de la liberté de la presse servent en quelque sorte de baromètre du mode de fonctionnement du journalisme international. Alors que l’on a tendance à parler des journalistes internationaux, 94% des journalistes tués de par le monde cette année travaillaient pour la presse locale. Un tiers étaient employés par des sites en ligne. 35% étaient des photographes ou cameramen. Et même si la proportion des journalistes tués lors de combats s’est fortement accrue cette année pour atteindre un tiers de décès, la plus grande majorité des victimes ont été ciblées et assassinées, en particulier par des groupes criminels.

Note: les chiffres divergent entre organisations en raison des critères utilisés: définition de qui est journaliste ou non, confirmation du lien journalistique du décès, etc. Le CPJ et RSF n’incluent pas seulement des journalistes professionnels titulaires d’une carte professionnelle, mais aussi et de plus en plus des “journalistes citoyens” qui contribuent à la collecte et à la diffusion d’informations dans une optique journalistique.

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