Mali, la presse en déroute

Quelques vidéos en noir et blanc montrant, de très haut, l’impact de missiles sur des objectifs ennemis et le largage de paras « quelque part au Mali ». Des images de convois qui montent vers Tombouctou. Des gros plans sur des foules en liesse, un peu partout.

Rien sur des bombardements annoncés pourtant comme « intenses » par le porte-parole des armées, rien sur de possibles dommages collatéraux, rien sur des combats entre les forces spéciales et les terroristes islamistes. Pas de choc et de fureur, pas de cadavres, pas de sang, alors que le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, parle de « centaines » de djihadistes neutralisés.

Si la guerre du Mali est jusqu’ici une victoire pour l’armée française, elle est une déroute pour l’information. Quelques journalistes, « loin du front et furibonds », comme l’écrit Libération, ont bien tenté de protester. Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur, a dénoncé « une guerre sans images, sans bilan et surtout sans information contradictoire sur le terrain. Une guerre sans faits ». Al-Jazeera a évoqué des journalistes « désespérés par cette guerre invisible ». « Même s’il y a encore des zones dangereuses, est-ce qu’il y a des choses à cacher ? », s’est énervé Sylvain Cherkaoui, photographe du journal Le Monde. Impassible, Jean-Yves Le Drian, leur a signifié qu’il n’en avait cure. « Les journalistes sont mécontents ? Qu’ils le restent », a-t-il bougonné sur France 2.

Paradoxalement, alors que les médiologues évoquent une ère de transparence totale et de communication globale, le public français est moins bien informé sur l’intervention armée au Mali que ne l’était le public américain lors de la Seconde Guerre mondiale, lorsque Homer Bigart, Ernie Pyle et Robert Capa crapahutaient au front avec les fantassins. Ou pendant la guerre du Vietnam, lorsque les photographes Larry Burrows, Don McCullin ou Gilles Caron sautaient à bord de Caribou ou de C-130 pour plonger au milieu des combats et en ramener des clichés exceptionnels et, surtout, la vérité de la guerre.

Pour justifier cette mise à l’écart de la presse, la Grande Muette a soigneusement développé ses arguments. La présence de journalistes au sein d’unités combattantes gênerait les opérations, déclare-t-elle, et ferait courir des risques inacceptables aux soldats de première ligne. D’autant plus qu’aux envoyés spéciaux des grands médias, généralement aguerris et disciplinés, pourraient se joindre des « chats sauvages », ces freelances prêts à toutes les folies pour saisir la photo de leur vie. Au risque, insinuent les militaires, de fournir des informations sensibles, en temps réel, à des djihadistes branchés sur les réseaux sociaux et les chaînes satellitaires. Et que dire des enlèvements ? Toute prise d’otages de journalistes compliquerait considérablement les options de l’armée française.

Sur le terrain, quelques journalistes ont bien cherché à échapper à l’étreinte étouffante des officiers de presse et à contourner les barrages de l’armée malienne, mais à Paris, les directions des médias se sont gardées d’exprimer trop bruyamment leur déplaisir. Face à son armée, face aussi à une opinion qu’elle suppose favorable aux « bidasses », la presse française se serait-elle mise momentanément au garde-à-vous ?

Les conflits armés imposent inévitablement des exigences particulières au journalisme. Mais contrairement aux dénonciations de « l’irresponsabilité des médias », l’histoire montre que, dans l’immense majorité des cas, la presse a respecté les lignes rouges : ne pas fournir d’informations opérationnelles à l’ennemi, ne pas mettre en danger les troupes. Les bavures journalistiques ont été l’exception et l’embedding, l’embarquement de reporters au sein d’unités combattantes, a le plus souvent contribué à renforcer la fibre patriotique et « l’effort de guerre ».

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Ernie Pyle, qui était lu par des dizaines de millions d’Américains, était devenu un véritable héros au sein de l’armée en accompagnant les troupes et en décrivant leurs souffrances. « Il était si populaire, écrivit John Steinbeck, qu’il était plus gradé que nombre de généraux ». En Indochine, dans les années 60 et 70, les reporters en battle-dress étaient bien accueillis par les G.I.’s harassés qui appréciaient que l’on parle sans filtre de la dureté désespérante de leur guerre, alors qu’à Washington des généraux en tenue d’apparat et des éditorialistes en complet veston péroraient sur « la victoire au bout du tunnel ».

Sans doute, depuis cette maléfique guerre du Vietnam dont certains prétendent, à tort, qu’elle fut perdue « à cause des médias », les relations se sont compliquées entre l’armée et la presse. Mais cette évolution ne modifie pas l’équation de base. Une démocratie ne mène pas une guerre comme une dictature. Elle ne peut pas se permettre, en tout cas, le même degré de censure et de manipulation de l’information. Même si l’opinion, dans un premier temps, cautionne le silence officiel.

Les journalistes doivent informer sur la manière dont les forces armées accomplissent leurs missions. Ils doivent rapporter leurs succès et leurs échecs, leurs actes de bravoure et leurs bavures. « Vous voulez que nous combattions l’ennemi avec une main liée derrière le dos », s’insurgeront ceux qui s’agacent des exigences de la presse. Ils oublient que dans la plupart des conflits dans lesquels se sont engagées des démocraties, ce n’est pas l’information qui a sapé les chances de la victoire, mais le mensonge. La guerre du Vietnam, en particulier, a été perdue en raison du « fossé de crédibilité » qui s’est peu à peu installé entre l’armée et l’opinion. A cause des contradictions de plus en plus flagrantes non seulement entre la propagande et la réalité mais aussi entre les méthodes de guerre et les valeurs éthiques dont se réclamait l’Amérique dans son « combat pour la liberté ».

« En période de conflit, c’est aux journalistes et à leurs médias, et non aux militaires, de déterminer les risques qu’ils sont prêts à prendre dans la collecte de l’information, écrivait Reporters sans frontières au début de l’intervention française. Il est impératif que les journalistes soient libres de vérifier par eux-mêmes la situation sur le terrain, sans se contenter des informations délivrées par les autorités des pays impliqués dans le conflit, en particulier lorsque les premières accusations d’exactions commises par des militaires surviennent ».

La presse peut se révéler, à l’occasion, imprudente ou ignorante, mais un pays démocratique ne peut accepter de mettre l’information entre parenthèses lorsque ses forces armées s’aventurent sur une voie qui engage non seulement la sécurité de la nation, mais aussi son honneur. Entre, d’un côté, le black-out et la communication militaires et, de l’autre, la revendication d’une totale transparence médiatique, il y a une voie médiane qui, seule, sied à la démocratie.

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