La Belgique et le Zimbabwe: une “vision positive” contestée

La Belgique a laissé pas mal de gens perplexes au sein de la « communauté internationale des droits de l’homme’, lorsqu’elle a plaidé à la mi-février pour l’assouplissement des sanctions qui frappent le Zimbabwe du président Robert Mugabe. En évoquant une évolution positive du régime et au risque d’être soupçonnée de « relayer les intérêts diamantaires anversois », la diplomatie belge demandait en particulier la légalisation des exportations de diamants de la mine de Marange, contrôlée par l’entourage du président zimbabwéen.

Or, la plupart des analystes sont loin de partager cette appréciation de la situation politique au Zimbabwe. Hier, 27 février, trois Rapporteurs spéciaux des Nations Unies ont encore exprimé leurs inquiétudes et leurs critiques  à propos des intimidations exercées par le pouvoir à Harare.

Le 15 février, selon un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, cité par le site d’informations en ligne EUOBserver, cet assouplissement des sanctions devait contribuer à promouvoir la transition démocratique dans le pays. Selon cet article, la Belgique estimait, en effet, que la situation de la démocratie et des droits humains s’est améliorée à Harare et elle en voulait pour preuve l’organisation d’un référendum constitutionnel le 16 mars prochain, suivi d’un processus électoral censé ouvrir les espaces de liberté dans un pays depuis longtemps verrouillé par une gérontocratie accrochée au pouvoir et à ses prébendes.

Interrogé par Le Soir (17 février 2013), le ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders avait précisé que “les sanctions ne sont pas faites pour faire tomber des dirigeants, mais pour faire avancer les choses. Et les ONG, avait-t-il assez imprudemment ajouté, n’ont pas apporté les preuves du financement du régime par l’argent du diamant“.

Rien n’a vraiment changé

Toutefois, la vision positive du Zimbabwe esquissée par la Belgique ne fait pas l’unanimité. C’est sans doute ce qui explique que les ministres européens des Affaires étrangères n’aient pas suivi la requête belge. La semaine dernière à Luxembourg, l’Union européenne a levé quelques sanctions, mais elle a remis à plus tard la discussion sur la mine de Marange. Ce cas est en effet trop controversé. Selon un rapport publié en août 2011 par Human Rights Watch, les autorités du Zimbabwe auraient eu recours à la torture et à l’assassinat pour forcer des villageois et même des enfants à travailler dans cette mine et elles auraient utilisé les revenus de la prospection pour renforcer la bureaucratie de la terreur mise en place par le parti officiel, ZANU-PF.

Dans son édition de cette semaine, l’hebdomadaire libéral britannique The Economist exprime lui aussi ses doutes à propos du processus constitutionnel mentionné par la diplomatie belge comme une étape importante de la transition. Même si le contexte régional a évolué au détriment de Mugabe, « les chefs des forces armées et de la police, écrit le journal, ont répété qu’ils n’accepteraient jamais de servir sous une présidence de Morgan Tsvangirai (Ndlr. : le leader de l’opposition et actuel premier ministre, coincé dans un accord surréaliste de cohabitation avec le président Mugabe). Au cours de ces dernières semaines, les membres de l’omniprésente et brutale Central Intelligence Organization ont arrêté, tabassé et harcelé les leaders de groupes civiques. Ils ont aussi saccagé les bureaux du Zimbabwe Election Support Network, le plus vaillant des groupes d’observation électorale…L’année dernière, le niveau de violence d’Etat contre le MDC (Mouvement pour le changement démocratique, opposition) a diminué, note The Economist, mais beaucoup craignent qu’elle ne reprenne avant les élections ». L’hebdomadaire contredit également l’affirmation de Mr. Reynders sur les liens entre le régime et la mine de Marange. “Les coffres du parti de Mugabe ont été remplis par les gains illégaux retirés de la mine de Marange“, écrit l’auteur”, ce qui devrait permettre provisoirement quelques largesses au bénéfice de la population rurale“.

La police a également annoncé l’interdiction, particulièrement dans les zones rurales, des postes de radio de fabrication chinoise qui captent les radios internationales, permettant ainsi aux citoyens de d’échapper aux programmes de la radio d’Etat, qui, à longueur de journée, célèbre Mugabe et stigmatise ses opposants.. Cette mesure a été vivement condamnée par le Media Institute of Southern Africa (MISA), l’une des principales organisations de défense de la liberté de la presse dans la région, et par le Comité pour le protection des journalistes (CPJ, New York). “La confiscation de ces radios montre jusqu’où les autorités sont prêtes à aller pour laisser leur population dans les ténèbres“, a déclaré Mohamed Keita, coordinateur du département Afrique.

Dans une dépêche datée du 21 février, l’agence de presse américaine Associated Press a fait état également de mises en garde lancées par les autorités à l’encontre d’associations zimbabwéennes « soutenues par l’Occident ». Ces ONG locales sont accusées d’activités « proches de l’espionnage », ce qui ne présage rien de bon.

Le 27 février, trois Rapporteurs spéciaux des Nations Unies sont venus confirmer ce jugement pessimiste de l’évolution au Zimbabwe. Dans un communiqué diffusé par le Haut Commissariat aux Droits de l’Homme, ils ont condamné les harcèlements à l’encontre d’organisations de la société civile et en particulier des perquisitions aux sièges de groupes d’observation électorale. « Nous demandons aux autorités de prendre toutes les mesures nécessaires pour garantir que les voix de tous soient entendues, étant donné les actes d’intimidation et de harcèlement contre ceux qui exercent leurs droits à la liberté de rassemblement et d’association », ont déclaré les trois Rapporteurs onusiens.

 

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2 réponses à La Belgique et le Zimbabwe: une “vision positive” contestée

  1. Hélène Passtoors dit :

    Bonjour Jean-Paul,
    Pour une fois je ne suis pas d’accord avec toi, désolée! Non pas sur les abus, mais je n’ai jamais vu le bien-fondé des ces sanctions qui datent de la réforme agraire d’il y a 10 ans qui a été très mal présentée et donnée lieu à une polarisation pro et contre Mugabe/ZANU-PF. Voir le livre très bien recherchée ‘Zimbabwe takes back its Land’ par mon ami Joseph Hanlon et al. qui raconte une toute autre histoire. (Voir la critique de Duncan Green d’Oxfam http://www.oxfamblogs.org/fp2p/?p=13405) Tout cela à cause des ‘pauvres’ fermiers blancs qui, entre autres – on oublie de le dire – avaient délaissé la culture du maïs, l’aliment de base dont le pays et toute la région avaient besoin (Zim était le ‘grenier’ de la région), en faveur du tabac pour l’exportation qui rapportait plus. Il fallait donc d’urgence plus de terres pour la culture de maïs devenue la responsabilité des petits agriculteurs. En tout cas il était temps que les Zimbabwéens noirs récupèrent leurs terres dont ils avaient été littéralement chassés…
    Depuis quelques années, les choses vont finalement dans la bonne direction au Zimbabwe, aussi bien politiquement qu’économiquement, malgré de multiples problèmes et accrocs. Voir p.ex. Jonathan Steel dans The Guardian qui parle, à juste titre, de la ‘Mugabe-phobie’ répandue par les médias. http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2013/jan/23/britain-mugabe-phobia-zimbabwe. Cela ne semble donc pas le moment de rejeter ou affirmer Mugabe dans sa paranoïa, mais effectivement un bon moment d’en finir avec ces sanctions. Ceci dit, je ne suis pas naïve et me doute que non seulement ces diamants, mais aussi la forte croissance économique plus en général ont joué un rôle dans cette décision.
    Et puisque tu les mentionnes, pas mal d’ONGs financées par l’Occident ont effectivement depuis longtemps joué un rôle très sombre, en fait dans toute la région (voir un plus ancien livre-’choc’ de Joseph Hanlon, ‘Who calls the Shots’, sur le Mozambique, mais aussi Zim). Il n’est donc pas si étonnant que non seulement Mugabe, mais bcp de gens dans bcp de pays africains, aussi bien des politiques que des mouvements sociaux, s’en méfient. Hélas, l’impérialisme ne vient pas seulement de la droite et du secteur publique, tu le sais bien…

    • jean-paulmarthoz dit :

      Merci pour cette réaction stimulante. En fait, je m’interroge moins sur le bien fondé des sanctions que sur l’analyse de l’évolution de la situation au Zimbabwe. Je pense qu’un un gouvernement doit assumer ses choix et sa conception des “intérêts nationaux” plutôt que se donner des prétextes ou des alibis.

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