Ecrire, c’est mourir

La peur est au rendez-vous cette semaine à la Foire du Livre de Bruxelles, consacrée aux « écrits meurtriers ». Les polars et les thrillers qui s’empilent sur les tables promettent de délicieux frissons, des cadavres exquis et de fébriles nuits blanches. Mais à mille lieues de là, dans les bas-fonds du monde, dans les terrains vagues des Etats effondrés, dans les culs de sac de l’humanité, ce sont les écrivains qui ont la mort aux trousses.

Comme à Ciudad Juarez, épicentre de la guerre de la drogue mexicaine. « Personne ne dort dans la ville du crime, écrit Homero Aridjis. La peur traverse les paupières fermées. L’angoisse scelle les lèvres des hommes cachés dans les sous-sols du silence, tandis que des patrouilleurs assassins font leurs rondes. Des cavaliers pâles parcourent les avenues sans lumières sur des motos noires. Leurs bouches sentent le sperme, la cendre et la poudre. Et les papillons aveugles ».

Serti comme un joyau dans l’« anthologie de l’impunité » récemment publiée par PEN international, l’association internationale des écrivains, ce texte d’un des plus grands poètes mexicains rappelle tragiquement que, dans certains pays du monde, écrire, c’est prendre le risque d’être assassiné. Comme Francisco Gomes de Medeiros, abattu le 18 octobre 2010 dans l’Etat de Rio Grande do Norte, au Brésil. Comme Regina Martinez, une journaliste d’investigation, morte étranglée le 28 avril dernier, dans une petite ville de la province de Veracruz, au Mexique. Comme Angel Alfredo Villatoro, un journaliste de radio hondurien, retrouvé le 16 mai, étranglé, dans les environs de Tegucigalpa..

Censures politiques

Au siècle dernier, la réalité des écrivains latino-américains relevait de l’essai politique. Des militaires incultes brûlaient leurs livres, censuraient leurs revues, fermaient leurs maisons d’édition, avant de les assassiner ou de les exiler. Des guérilleros frustres et exaltés les accusaient de trahir la Révolution, avant de les éliminer. En 1974, à Buenos Aires, Silvio Frondizi était abattu par la Triple A (Alliance anticommuniste argentine), l’escadron de la mort d’un régime péroniste agonisant. Au Salvador, en 1975, le poète Roque Dalton était exécuté par ses « compagnons de lutte» hallucinés de l’Armée révolutionnaire du peuple, qui le prenaient pour un agent de la CIA. En 1977, Rodolfo Walsh, auteur du chef d’œuvre de journalisme narratif, Opération Massacre, « disparaissait » dans la nuit et le brouillard de la dictature nationale-catholique du général Videla.

Tout alors était politique, la subversion et la réaction, la création et la répression. Les écrivains étaient assassinés parce qu’ils pensaient mal, parce qu’ils étaient « communistes » ou « sociaux-traîtres », parce ce qu’ils insultaient la Patrie ou calomniaient la « civilisation occidentale et chrétienne ».

Le règne des narcos

Aujourd’hui, la réalité des lettres latino-américaines appartient au roman noir. Les journalistes, les essayistes et les poètes ne sont plus les victimes d’une guerre des idéologies, mais bien les brebis expiatoires de l’ensauvagement qui accompagne comme un sicaire la globalisation désordonnée du monde. Dans ces régions brutalisées où l’Etat de droit a été mis hors la loi, ils sont enlevés par des truands cagoulés et tatoués, jetés dans le coffre de 4×4 banalisées, torturés et exécutés. Ils sont traqués jusque dans leurs maisons sécurisées par des hommes de main du crime organisé. Comme Lydia Cacho, Prix mondial 2008 de la liberté de la presse. Auteure des Démons de l’Eden, un livre choc sur les réseaux de pédophilie et de corruption au Mexique, elle a été obligée l’année dernière de temporairement s’exiler.

« Je n’ai jamais rien vu de semblable à la violence qui déchire le Mexique, à sa brutalité et à sa cruauté », écrit dans Narco Estado l’anthropologue et photographe hollandais Teun Voeten, lui qui, pourtant, a couvert les barbaries de l’épuration ethnique à Sarajevo et du génocide au Rwanda. Depuis 2006, plus de 60.000 personnes, autant qu’en Syrie, ont été emportées dans ce tourbillon de violence. « Certains disent qu’entre 2000 et 2011, 74 journalistes mexicains ont été assassinés, écrit Elena Poniatowska, la grande dame de la littérature mexicaine. D’autres parlent de 84, d’autres encore de 80. Ce qui est sûr, c’est que le chiffre ne cesse d’augmenter. Pendant combien de temps encore l’exercice du journalisme sera-t-il une sentence de mort ? » Si l’autocensure s’étend peu à peu comme un nuage toxique, des écrivains, des journalistes, refusent, cependant, de rentrer la plume dans le fourreau et de se retirer dans des communautés cadenassées.

Les écrits contre les meurtriers

Avant eux, sous d’autres cieux, d’autres refusèrent également de rendre les armes. Comme Tahar Djaout, auteur du Dernier été de la raison, assassiné par des terroristes islamistes en 1993 en Algérie et à qui on attribue cette phrase désespérée. « Avec ces gens-là, si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors parle et meurs ». Comme Anna Politkovskaïa, exécutée sur le seuil de son appartement en octobre 2006 à Moscou, parce ce qu’elle en savait et en disait trop. Comme Hrant Dink, l’écrivain turc arménien, abattu à Istanbul le 19 janvier 2007 par un militant ultranationaliste. Tous trois avaient été mille fois menacés. Tous trois avaient persévéré.

« La vérité de la parole de notre époque se paie toujours avec la mort », note gravement Roberto Saviano dans un texte d’hommage à Anna Politkovskaïa, publié dans son livre La Beauté et l’Enfer. « Survivre à une vérité forte est une manière d’éveiller les soupçons. Une manière d’atténuer la vérité de nos propres mots, écrit ce Napolitain forcé par la Mafia à vivre dans la clandestinité. Survivre à la vérité de la parole, c’est affaiblir la vérité ».

Et l’auteur de Gomorra interpelle le lecteur « pour qu’il n’oublie pas le sacrifice de celle qui a décidé de raconter. Pour qu’il puisse ressentir jusque dans sa propre chair chaque heure de la vie d’Anna Politkovskaia, une vie souvent passée dans la conscience d’une échéance, mais dans le certitude que cette échéance ne concernait que son propre corps et qu’elle diffuserait, comme les constellations, ses propres histoires, les déposant en chaque lecteur qui les rencontrerait ».

Le talent littéraire ne se juge pas à l’aune du courage ou de l’honneur. Le caravansérail des lettres accueille aussi des salauds cultivés, des pleutres doués et des Collabos érudits. Mais il ne serait rien s’il n’y avait pas, comme des étoiles au firmament, ces écrivains qui prennent le risque de mourir pour défendre leur vérité et notre liberté.

Ne pas céder. Jamais. Faire face avec ses écrits aux meurtriers. « Même si c’est le dernier mot que j’écris, mon amour, même si c’est le dernier mot que tu lis, le dernier mot que je vis, que je respire et que j’écris, s’exclame l’écrivain chilien Ariel Dorfman en hommage à Francisco Gomes de Medeiros, Regina Martinez et Fernando Villatoro, je ne permettrai pas la victoire de la mort ni le ressac féroce du mal. Ce mot est ma maison, ta sainte terre, notre seule défense contre la guerre, l’ultime fenêtre de notre maison qui brûle ».µ

Agenda: Jean-Paul Marthoz sera interviewé ce jeudi 7 mars à 15h au Forum de la Foire du Livre par Béatrice Delvaux, à l’invitation d’Amnesty International Belgique. Francophone.

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Une réponse à Ecrire, c’est mourir

  1. Tony Meuter dit :

    Le récit de l’auteur paraît aussi exagéré qu’invraisemblable, a priori peu digne d’attention. Et, pourtant, … sans nous en apercevoir, la sauvagerie menace et pique ça et là, même dans une Europe que nous espérions tranquille et heureuse, mais de plus en plus malmenée par les ruades d’un capital noir de son mauvais usage, qui s’appuie trompeusement sur la “nécessité” et grossit quand il mange le maillage traditionnel et diversifié de nos sociétés, et radicalise les factions. La phrase “l’ensauvagement qui accompagne comme un sicaire la globalisation désordonnée du monde” résume parfaitement ce risque. Aussi, Rodolfo Walsh, cité à juste titre entre autres excellents auteurs, est un grand écrivain doublé d’un analyste politique perspicace, son livre “Opération Massacre” mérite d’être lu attentivement. Oui, malheureusement, écrire, c’est parfois mourir trop tôt. Alors, rendons hommage à ces martyres de la littérature dont l’oeuvre vivante vise à nous éclairer face aux dangers et à sauver des vies.

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