Videla, “l’homme le plus haï d’Argentine”

La mort du général Videla a permis d’évoquer une nouvelle fois la “sale guerre argentine” dont il fut, dans les années 1970, l’un des principaux responsables. Comme l’ont souligné la plupart des journaux télévisés, celui qui, en 1976, dirigea le « Processus de reconstruction nationale » était aujourd’hui « l’homme le plus haï d’Argentine ».

Au moment du coup d’Etat, toutefois, Videla n’était pas aussi impopulaire. Il n’était pas loin en effet d’avoir l’appui d’une partie importante de l’opinion publique, épuisée par la violence qui venait de tous les côtés : des groupes péronistes montoneros, de la guérilla d’extrême gauche, de la Triple A (Alliance anticommuniste argentine) ou des « éléments incontrôlés » des services de sécurité et de l’armée.

« Toute la société argentine savait ce qui était en train de se passer et très peu protestèrent, écrit le journaliste Jacobo Timerman en préface au livre de Cynthia Brown, With Friends Like These. C’est particulièrement le cas de ceux qui avaient normalement la charge d’assurer la paix et la coexistence : les groupes religieux, la presse, les partis politique, les syndicats ouvriers ».

Contrairement à des milliers d’autres dirigeants ou d’exécutants du régime militaire, Videla a été jugé et sa condamnation est une confirmation solennelle de l’importance de la justice dans le rétablissement des normes d’une société civilisée. Mais comme l’écrivait également Jacobo Timerman en 1984, un an après le retour de la démocratie, « l’avenir de l’Argentine sera moins influencé par l’incarcération des coupables que par la prise de conscience de la société tout entière ».

Une partie de la société argentine a tiré les leçons de cette tragédie mais une partie seulement. Des individus, couverts par l’impunité, ne regrettent rien. Des militants politiques d’extrême-droite et d’extrême-gauche refusent de s’interroger sur leurs propres (ir)responsabilités dans la déglingue du pays et son effondrement dans le chaos et finalement dans la dictature. Des institutions entravent aujourd’hui encore le travail de vérité. Des familles qui ont adopté des « enfants volés » par la Junte se taisent.

A l’étranger aussi, certains pays rechignent à s’interroger sur leur propre rôle, sur leurs propres collusions durant ces sombres années, exposant ainsi leur politique étrangère au danger de la récidive. Car Videla ne fut pas seul. Il reçut notamment l’appui de l’administration Reagan, jusqu’à la guerre des Falklands, et d’autres pays démocratiques, qui voyaient en lui un bastion de la lutte contre le communisme.  

La nouvelle de la mort de Jorge Videla devrait être l’occasion de réfléchir à la fragilité de la démocratie, à l’impératif de faire des droits humains le socle de tout combat politique, à l’obligation pour les Etats démocratiques de ne pas trahir dans leurs relations extérieures les principes qu’ils prétendent défendre chez eux.

Elle devrait aussi nous rappeler, comme l’ont fait les JT, les noms de ceux qui osèrent se dresser contre lui, durant son règne, au nom de leur idéologie ou plus noblement encore au nom de la dignité humaine et des droits de l’Homme.

A l’image des Folles de la Place de Mai, d’Adolfo Perez Esquivel. A  l’exemple aussi de Robert Cox, rédacteur en chef du Buenos Aires Herald, le quotidien des expatriés. Libéral à l’anglo-saxonne, il avait durement condamné les attentats commis contre la police, l’armée et les « possédants » par les groupes péronistes et d’extrême gauche. Peu avant le coup d’Etat, il avait même salué la nomination du général Videla à la tête de l’armée, parce qu’il le prenait pour un modéré !

Toutefois, lorsque les dénonciations d’assassinats et de disparitions commencèrent à circuler, il refusa de détourner le regard. Soutenu par son éditeur, Peter Manigault, un Américain  d’origine huguenote impressionné par l’exemple des Justes du village protestant de Chambon-sur-Lignon lors de l’occupation nazie, il résista. Le 24 avril 1977, il fut arrêté et emprisonné. Libéré grâce aux pressions américaines et britanniques, il tint bon jusqu’en 1979, lorsqu’il n’eut plus d’autre option que l’exil.

« Mon père, écrit David Cox dans une très beau livre de souvenirs Dirty Secrets Dirty War, est resté hanté par les voix des parents de disparus. Les personnes qu’il n’a pu sauver apparaissent dans ses rêves. Si seulement il avait fait davantage, peut-être un fils, une fille, aurait survécu…. ».

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