Obama, la presse et la raison d’Etat

La réquisition des communications téléphoniques de journalistes de l’agence Associated Press et la saisie de courriels du chef du bureau de Fox News à Washington n’ont pas vraiment surpris ceux qui, aux Etats-Unis, veillent au respect scrupuleux du Premier amendement de la Constitution, pilier de la liberté de la presse « à l’américaine ».

Depuis les attentats du 11 septembre 2001 et l’adoption du Patriot Act, les autorités n’ont guère de tolérance, en effet, pour les journalistes qui publient des informations classées confidentielles et encore moins pour les fonctionnaires à l’origine des fuites. Le président Obama s’est montré particulièrement zélé dans cette traque. Même si le New York Times n’a pas été sanctionné après sa publication en 2010 des « bonnes feuilles » de Wikileaks, plusieurs journalistes ont été poursuivis, dans d’autres affaires, pour avoir refusé de révéler leurs sources.

Certes, comme l’ont récemment démontré les attaques de hackers chinois contre des institutions publiques et privées américaines, l’ « obsession du secret » qui règne à Washington n’est pas de la simple paranoïa. Toutefois, pour de nombreux journalistes, l’administration Obama a franchi une ligne rouge. Cette « consultation indiscriminée» de communications téléphoniques et de courriels leur apparait disproportionnée par rapport aux sujets sur lesquels enquêtaient les journalistes.

« C’est inexcusable. L’administration cherche à intimider les gens qui parlent à la presse », s’est scandalisé Carl Bernstein, l’un des héros de l’enquête sur le scandale du Watergate, modèle par excellence du journalisme de « fuite » et d’investigation, qui déboucha en 1974 sur la démission du président Nixon. « L’administration Obama manque de respect pour la presse libre », ont renchéri les éditorialistes du New York Times.

Dans cette équation tendue entre la presse et les secrets d’Etat, il est difficile, comme le rappelait Bill Keller, l’ex-directeur exécutif du New York Times, dans le livre Open Secrets (Secrets de Polichinelle), de trouver le juste milieu. « Nous pouvons nous tromper, en ne disant pas assez ou en en disant trop », reconnaissait-il. Les journalistes américains ont régulièrement embarrassé la Maison Blanche, en révélant en particulier des actes qui violaient les valeurs dont se réclame leur pays. A l’image de Seymour Hersh, enquêtant sur le massacre de My Lai lors de la guerre du Vietnam ou sur la torture en Irak en 2004. A l’exemple aussi du New York Times et du Washington Post, décidant en 1971 de publier, contre les injonctions de l’administration Nixon, les fameux Dossiers du Pentagone, qui dévoilaient les mensonges de l’engagement américain en Indochine.

Toutefois, contrairement aux assertions des gardiens du temple des secrets, les révélations de la presse américaine ont rarement mis en danger la sécurité des Etats-Unis. « La leçon des dossiers du Pentagone est claire », notait James Goodale, lors d’une conférence la semaine dernière au Comité de Protection des Journalistes à New York. « Ne faites pas confiance au gouvernement quand il prétend que la sécurité nationale est en péril. Plus de 40 ans après la publication de ces dossiers, personne n’a jamais réussi à démontrer le dommage qui aurait été occasionné à la sécurité des Etats-Unis », ajoutait celui qui fut l’avocat du New York Times lors de ce choc de titans entre la presse et l’Etat.

Une démocratie ne peut raisonnablement prétendre à une totale transparence. Il y a des secrets d’Etat inviolables. Mais un gouvernement démocratique ne peut pas non plus soustraire à l’opinion des informations essentielles à une discussion informée des enjeux qui concernent son avenir et sa sécurité.

Si la démocratie implique un « droit de savoir » et oppose les idées et les pouvoirs, c’est aussi parce qu’elle postule que ces checks and balances renforceront la légitimité et la qualité des choix effectués par ses dirigeants. Comme le déclara fameusement  le journaliste I.F. Stone, « tous les gouvernements mentent et le désastre guette les pays dont les responsables fument le hachich qu’ils distribuent à leur peuple ». Que ce soit John Kennedy au moment de la tentative d’invasion de Cuba à la Baie des Cochons en 1961 ou George W. Bush à la veille de l’intervention en Irak en 2003, des présidents américains ont pris des décisions funestes, en partie parce qu’ils n’avaient pas été soumis au tir de barrage d’une presse assumant, « sans peur ni faveur », sa mission de contre-pouvoir.

Il n’est pas certain que les arguments de la presse soient entendus par une opinion publique tentée sur ces questions de faire confiance aux autorités. Selon un sondage du Washington Post, 52% de l’opinion trouve « justifiée » l’action du ministère de la Justice contre 37% qui la désapprouve. En fait, ce face-à-face entre « sécuritaires et libertaires » reflète des philosophies politiques fondamentalement opposées à propos du rôle et des prérogatives respectives des institutions démocratiques. Face à ceux qui sacralisent le secret d’Etat au nom de la sécurité nationale mais au risque aussi de couvrir les dérives et les errements du pouvoir, les partisans de la liberté de la presse estiment que la démocratie américaine est mieux défendue lorsque, pour reprendre l’expression de Bill Keller, les journalistes « en disent trop ».

« Si les Pères Fondateurs ont donné à la presse la protection du Premier amendement, c’est pour qu’elle puisse révéler les secrets du gouvernement et informer le peuple, écrivit en 1971 le juge de la Cour suprême Hugo Black à propos des Dossiers du Pentagone. La presse a le devoir d’empêcher le gouvernement de tromper les citoyens pour les envoyer mourir dans des pays lointains de fièvres étrangères et de coups de feu et d’obus étrangers. Au lieu d’être condamnés, le New York Times et le Washington devraient être célébrés. En révélant les manœuvres qui nous ont conduits au Vietnam, ils ont accompli avec noblesse ce que les Pères Fondateurs attendaient d’eux».

En 1974, au moment de la démission d’un Richard Nixon emberlificoté dans ses mensonges, les constitutionalistes américains s’exclamèrent avec fierté et soulagement : « the system works ». Toutefois, si « la démocratie américaine fonctionna », ce fut en grande partie grâce à cette poignée de journaux qui prirent le risque d’affronter le courroux du pouvoir et, souvent, le désaveu de l’opinion pour révéler des vérités qui dérangent. Par leur audace et leur rigueur, ils forcèrent des pouvoirs législatif et judiciaire défaillants à réellement exercer leur devoir de contrôle et de vigilance sur une présidence engluée dans l’arbitraire et la déraison d’Etat. 

« La sécurité d’une nation ne se défend pas seulement sur les remparts, déclara à cette époque le juge Gurfein. Elle dépend aussi de nos institutions libres. Les autorités doivent supporter une presse revêche, obstinée, omniprésente, afin que soient préservées les valeurs supérieures de la liberté d’expression et du droit du peuple de savoir ». C’est le message qui résonne aujourd’hui dans les salles de rédaction de Washington.

 

 

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Une réponse à Obama, la presse et la raison d’Etat

  1. Arnaud dit :

    et les autorités n’ont guère de tolérance pour ceux qui se posent des questions sur les sujets sensibles : http://www.dailymotion.com/video/xjybcc

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