Egypte: la presse dans la ligne de mire

« Quand vous voyez, courant à contresens au milieu de milliers de gens qui cherchent à sortir d’un pays en crise, quelques dizaines de personnes qui tentent d’y rentrer, il y a fort à parier que ce sont des journalistes ». Cet adage du journalisme de guerre s’applique aujourd’hui à l’Egypte, un pays vers lequel convergent des centaines de journalistes qui tentent de couvrir l’un des événements les plus importants et les plus décisifs de l’actualité internationale.

Inévitablement, comme en Libye ou en Syrie, la presse se retrouve en première ligne, au milieu du champ de tir, quand elle n’est pas directement visée par des snipers ou des protestataires. (Regardez l’extrait de Reliable Sources de CNN sur la presse prise pour cible) Au cours de ces derniers jours de violence et de chaos, les associations de défense des droits humains et de la liberté de la presse ont tenté de tenir le registre des attaques contre les journalistes égyptiens et internationaux, mais les informations restent souvent partielles, tant il est difficile et dangereux de travailler dans un pays polarisé à l’extrême et au bord de la guerre civile.

Baromètre de l’ambiance qui règne en Egypte, la page Facebook du Vulture Club, qui rassemble des centaines de journalistes et reporters de guerre, délivre à flots continus un torrent de questions et de témoignages, censés aider la presse à mieux se protéger. Comment se comporter au contrôle de l’immigration à l’aéroport du Caire; comment trouver un fixeur qui permettra de passer les barrages, de calmer des manifestants, d’amadouer des policiers; comment localiser un porte-parole des Frères musulmans : échaudée, la presse internationale cherche à se prémunir contre les risques dans un pays qui tangue dans tous les sens et menace d’exploser.

Un bilan très lourd

Le bilan de la couverture des affrontements est déjà très lourd. Trois journalistes au moins ont perdu la vie, des dizaines ont été pris à partie ou tabassés par la police ou des manifestants islamistes. D’autres ont été arrêtés et emprisonnés. D’autres encore ont été dépouillés de leur équipement ou forcés à effacer les photos qu’ils avaient prises lors des manifestations. Des chaînes de télévision, dont al-Jazeera Mubashir, filiale égyptienne de la chaîne qatarie, ont été fermées par l’armée.

Ces attaques et incidents ne sont pas seulement le résultat du chaos et du « désordre ». Ils reflètent une politique systématique et généralisée d’hostilité à l’encontre de la presse, aussi bien de la part des Frères musulmans que des militaires. Contrairement à l’espoir né à l’époque de la révolution anti-Moubarak, la liberté de la presse ne s’est pas vraiment enracinée en Egypte. En dépit de la naissance de nombreux médias aussi bien écrits qu’audiovisuels qui ont tenté de profiter de la bouffée d’oxygène créée par la chute du régime, en dépit aussi du combat d’une nouvelle génération de journalistes et blogueurs pour transformer le journalisme égyptien, la répression n’a jamais cessé et le mauvaises habitudes du journalisme extrêmement partisan ont vite repris le dessus.

Dans un rapport publié mercredi (et auquel nous avons contribué), le Comité pour la protection des journalistes (CPJ, New York) décrit ce cheminement cahoteux et ambigu de la presse égyptienne. Sous le gouvernement des Frères musulmans, note son auteur Sherif Mansour, « Morsi et ses partisans ont imposé des règlementations politisées, ignoré les avis contradictoires pour faire passer à la hussarde une nouvelle Constitution répressive, mené une cascade d’enquêtes criminelles conçues comme des représailles. Ils ont eu recours à l’intimidation rhétorique et physique contre ceux qui les critiquaient. Le CPJ a enregistré des douzaines d’attaques contre la presse, commises majoritairement par des membres des Frères musulmans et de leurs partisans et la plupart de ces attaques sont restées impunies ».

En fait, les Frères musulmans, au lieu d’ouvrir et de libéraliser, ont repris le « modèle Moubarak », en gardant le ministère de l’Information et en nommant des hommes liges aux postes-clés des médias d’Etat. Ils ont aussi fait preuve d’une intolérance sans bornes en portant plainte pour diffamation ou pour blasphème contre des journalistes critiques. Les membres de la presse ont aussi dû faire face à des attaques physiques lors de la couverture de manifestations: entre août 2012 et le 3 juillet 2013, le CPJ a recensé 78 actes de violence, dont 72 commis par des Frères musulmans.

Une polarisation extrême

Le coup d’Etat militaire n’a pas amélioré la situation. L’armée a fermé des médias pro-Morsi, en les accusant d’inciter à la haine et à la violence. Elle a entravé le travail des médias considérés comme favorables aux Frères musulmans et strictement encadré les journalistes des médias d’Etat. « Aujourd’hui, les journalistes encourent plus de risques légaux ou physiques que sous Moubarak”, note Sherif Mansour. La nouvelle ministre de l’information, comme le signale Marwan Chahine dans Libération, est Doria Sharaf el-Din, “qui a occupé différents postes de cabinet avant 2011 et a été présidente de la censure pour les œuvres artistiques, ce qui laisse craindre un retour brutal de la propagande d’Etat, alors que les chaînes de télévision islamistes sont toujours fermées et que les antennes publiques et privées ne lésinent pas sur la diabolisation des pro-Morsi”.

Par conviction, intérêt ou opportunisme, une grande partie des médias se sont mis au garde à vous, revenant aux pratiques qui prévalaient sous l’ancienne dictature. De nouveau, le parti pris l’a emporté sur le professionnalisme et l’indépendance. Au sein des médias, la polarisation est extrême et il est extrêmement difficile dans ce choc des allégeances de disposer d’une information impartiale et fiable. Les accusations sans preuves, les rumeurs, la partialité, sont redevenues la norme, créant un brouillard informationnel qui contribue à l’exacerbation des tensions.

Cette polarisation se reflète même au niveau des chaînes transnationales arabes, au gré de leurs allégeances étatiques. « Al-Jazira (financée par le Qatar) a pris le parti des Frères, écrit Adel Iskandar, professeur à l’université de Georgetown (Washington), tandis que la chaîne al-Arabiya, appuyée par l’Arabie saoudite, s’est rangée du côté des adversaires de Morsi ».

Dans ces moments tragiques, l’Egypte aurait besoin plus que jamais de médias soucieux de vérifier les informations et de présenter un panorama équilibré des positions en présence. Mais, note Emad Eddin Hussein, rédacteur en chef du quotidien indépendant Al-Shorouk, « il est pratiquement impossible pour les médias d’opérer librement et de respecter les principes professionnels lorsque les forces nationales et religieuses produisent des discours polarisés qui rejettent l’autre camp et poussent à l’escalade vers davantage de divisions et vers potentiellement une confrontation armée ».

Pour en savoir plus : On the Divide : Press Freedom at Risk in Egypt, par Sherif Mansour, avec Shaimaa Abu Elkhir et Jean-Paul Marthoz, Committee to Protect Journalists, août 2013, New York.        

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