L’Egypte et “l’avortement de la modernité”

L’emballement violent de la tragédie égyptienne a démontré une nouvelle fois que la Révolution peut être une impitoyable mangeuse d’hommes, ingrate envers ses propres martyrs. L’Egypte a rejoint d’autres nations au cimetière des grandes espérances. La place Tahrir s’ajoute à la liste noire des Révolutions fracassées. 

La responsabilité des Frères musulmans et de l’armée est éclatante. La Confrérie, que certains experts s’étaient empressés de qualifier de « modérée », a régné quelques mois et créé un immense gâchis. Si la crise économique peut difficilement lui être totalement imputée dans ce pays déformé par des décennies d’affairisme et de corruption, l’impasse politique est en grande partie le résultat de son dogmatisme religieux, de son autisme et de son intolérance.

Arcboutés sur l’argument de leur majorité électorale, les Frères n’ont eu de cesse de démontrer leur incapacité à accepter ce respect des minorités qui définit les vraies démocraties. Les attaques perpétrées, en toute impunité, par leurs partisans contre les chrétiens, tout comme leur persécution des journalistes et des intellectuels mal-pensants, ont été autant de baromètres de leur sectarisme.

L’armée n’a pas été moins indigne. Alors qu’elle se présente comme la colonne vertébrale de la nation, elle s’est comportée comme un « Etat profond », comme une caste, défendant ses pouvoirs arbitraires, ses prébendes et ses privilèges. Avant d’agir comme toutes les autres armées putschistes, en tirant dans la foule. « Une armée vaniteuse, qui n’a pratiquement connu que des défaites contre des armées étrangères et a servi d’instrument de répression interne, mène le bal », écrit Jon Lee Anderson dans le New Yorker. Son article, titré « la sale guerre », est illustré par une photo de l’attaque des putschistes chiliens, il y a 40 ans, contre le Palais de la Moneda. Pour mieux souligner, « même si Morsi n’est pas Allende », que le général Abdel Fattah el-Sissi est bien le frère en félonie du général Pinochet.

Mais il n’y a pas que les islamistes et les militaires. L’embrasement égyptien a aussi mis en exergue l’extraordinaire confusion des « libéraux », des « laïcs » et des « modérés », lorsqu’ils ont été confrontés à l’extrémisme politique ou religieux. Sommés de choisir entre des factions enflammées, nombre d’entre eux « ont sauté de la poêle pour se jeter dans le feu », comme le dit un proverbe espagnol.

Il y a quelques mois, la mobilisation de ces « libéraux » et de ces « modérés » contre les Frères musulmans avait été accueillie à Bruxelles et Washington par des vivats. Les jeunes de la « génération Facebook » qui avaient déclenché la révolte contre Hosni Moubarak, avant de se voir ensuite dépouillés de leur victoire par des électeurs majoritairement islamistes, refusaient de se laisser entrainer inexorablement dans un système réactionnaire. La Révolution semblait reprendre des couleurs et déjà les plus optimistes évoquaient une Egypte engagée sur la voie d’une vraie modernité. Les jeunes activistes de Tamarod étaient décrits comme des Vaclav Havel ou des Martin Luther King des bords du Nil.

Idéalistes égarés et “laïco-fascistes”

Las ! Le « I have a dream » de la place Tahrir s’est terminé sur le cauchemar de la place Rabaa al-Adawya et du square Nahda, où ont été massacrés des centaines de sympathisants des Frères musulmans. Lorsque l’armée s’est mise en mouvement,  charriant dans son sillage les anciens du régime Moubarak ânonnant les mots de démocratie et de laïcité, nombre de ces « libéraux » et de ces « modérés » ont choisi brutalement le camp de Sissi contre Morsi. Alors qu’ils auraient dû défendre les règles de la démocratie, qui supposent à la fois le respect du verdict des urnes et le droit de contester vivement les politiques du gouvernement, ils ont jeté leurs principes aux orties et cautionné un coup d’Etat.

Certains d’entre eux étaient des idéalistes égarés, comme le Prix Nobel de la Paix Mohamed ElBaradei, qui, après les massacres, a démissionné du gouvernement. Après avoir commis l’erreur de s’associer à une armée qu’ils croyaient libératrice, ils ont bien dû constater, amèrement, tragiquement, qu’ils n’avaient été que des « sots utiles », condamnés à être jetés comme des Kleenex souillés.

Mais il y a pire que cette erreur de jugement. Plus gravement encore, certains de ces modernistes, de ces « laïcs », de ces « gens qui nous ressemblent », ne se sont pas limités à soutenir le camp qu’ils considéraient comme le « moindre mal » face aux dérives islamistes. Ils ont approuvé les massacres, les exécutions sommaires et les arrestations massives. Comme ces « démocrates » algériens du début des années 1990 qui choisirent de défendre sans état d’âme « l’éradication des islamistes », un terme couvrant, en fait, une politique indiscriminée d’assassinats et de « disparitions ».

Ces « laïco-fascistes » ressemblent aux « islamo-fascistes » qu’ils dénoncent, car rien de bon ne peut découler de cet abandon de principes essentiels. Sous prétexte de défendre la « civilisation », ils sont prêts à l’enterrer, rappelant cette phrase attribuée à un soldat américain au Vietnam dans les années 60 : « nous avons dû détruire ce village pour le sauver ».

Choqués, des membres d’associations internationales de défense des droits de l’homme voient aujourd’hui certains de leurs collègues égyptiens, qu’ils avaient défendu contre Moubarak et contre Morsi, s’enfoncer dans une défense exaltée des méthodes de l’armée. Ils voient des amis, qu’ils croyaient attachés aux droits humains et à liberté d’expression, justifier les massacres de civils, la censure, la diabolisation de tous les Frères musulmans et l’incitation à la haine contre la presse internationale et les « donneurs de leçons étrangers».

Ni Morsi ni Sissi

Il n’y a, raisonnablement, qu’une porte de sortie honorable pour l’Egypte : celle à laquelle s’accrochent encore les « ni-ni », ni Morsi ni Sissi. Mais comme l’écrit Marwan Chahine dans le Nouvel Observateur, « même s’ils sont nombreux, ils peinent à faire entendre leur voix. « Ces libéraux ou ces islamistes modérés, attachés à la révolution de 2011, excédés par une propagande abrutissante, ou juste lucides sur le fait que les victimes ne sont pas toutes de dangereux terroristes, se retrouvent accusés au mieux de lâcheté, au pire de trahison ».

Dans cette impasse, les militaires et les islamistes n’ont fait que suivre, en pilotage automatique, les injonctions de leur GPS autoritaire. Mais ceux qui se sont révélés « laïco-fascistes » avaient indiqué un autre cap. Ils se sont fourvoyés et nous ont trompés. Ils portent une lourde responsabilité dans la sanglante embardée de la Révolution égyptienne.

Islamistes, militaires, « laïco-fascistes », tous nous renvoient aux considérations du regretté journaliste libanais Samir Kassir sur « le malheur arabe ». Sur ce qu’il appelait « l’avortement de la modernité », sous les coups d’un islamisme radical ou d’un nationalisme militariste qui se démarquent explicitement, anachroniquement, de l’universel. 

       

 

 

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3 réponses à L’Egypte et “l’avortement de la modernité”

  1. Fafnir dit :

    Est ce qu’il y a dans cet article le début du commencement d’une analyse des ressorts de cette omelette? Par exemple comment un pays peut absorber une multiplication aussi brutale de sa population?

    • jean-paulmarthoz dit :

      Merci de votre commentaire pertinent (et impertinent), mais votre remarque n’est également que le début du commencement d’une analyse. Un article de presse n’est pas une thèse académique. Il choisit nécessairement un angle, notamment en lien avec l’actualité, et ne peut donc tout résoudre. Il fait partie idéalement d’un ensemble d’approches qui devrait permettre de décrire de manière plus complète une réalité complexe. Bien à vous

  2. Verstringe dit :

    Et bien je ne suis pas sur que si on avait laissé faire Morsi et sa clique, il serait encore resté en vie beaucoup de ces modérés… J’ai tendance à penser que la situation peut être rapprochée de celle de l’Allemagne des années 30. Et si un maréchal avait déposé Hitler (pourtant démocratiquement élu), cela aurait-il été un crime? Cette réflexion n’excuse en rien les massacres de gens qui ne sont bien entendu pas tous des “terroristes”. Mais je nous trouve bien mal à l’aise pour donner des leçons de démocratie quand la France a pris 150 ans pour digérer sa révolution, et à quel prix… J’espère sincèrement que la voie est ouverte vers une démocratisation et une séparation de la religion et de l’état (pour autant que ce soit le souhait des Egyptiens -parmi lesquels je compte bien des amis)

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