Deux journalistes éthiopiens nominés pour le prix Sakharov

En mai dernier, deux femmes éthiopiennes ont été honorées par de prestigieuses institutions internationales. Le 3 mai, lors d’une cérémonie à San Jose, au Costa Rica, le Prix mondial Unesco/Guillermo Cano 2013 pour la liberté de la presse a été accordé à la journaliste Reeyot Alemu, « en reconnaissance de son courage exceptionnel, de sa résistance et de son engagement en faveur de la liberté d’expression ».

Le 22, à Bruxelles, le Prix de la Fondation Roi Baudouin pour le développement en Afrique a consacré Bogaletch Gebre, la fondatrice de Kembatti Mentti Gezzimma (KMG), une association de défense des droits des femmes, qui s’est en particulier engagée dans la lutte contre le sida, les mutilations génitales et le rapt marital.  

Deux femmes, deux combats : les lauréates sont apparues comme des exemples emblématiques du rôle éminent joué par des femmes africaines dans le développement, l’égalité et la justice. Si Bogaletch Gebre mène depuis des années un combat résolu pour l’émancipation et l’autonomie des femmes, Reeyot Alemu traitait elle aussi dans ses articles des questions politiques et sociales, en particulier de la pauvreté et de l’égalité entre les sexes.

Traitait ? Pourquoi cet imparfait ? Parce que Reeyot Alemu est aujourd’hui en prison. Arrêtée en juin 2011, alors qu’elle tenait une chronique « critique » dans l’hebdomadaire Feteh, elle purge une peine de cinq ans dans le centre pénitentiaire de Kality, à Addis Abbeba. Le 3 mai, à San José, la photo de la lauréate a trôné sur un siège vide. Comme à Oslo en 2010, lors de la cérémonie du Prix Nobel de la Paix accordé à l’écrivain dissident chinois Liu Xiaobo.

Prix Sakharov ?

Ce lundi soir, à Bruxelles, lors d’une session des Commissions des Affaires étrangères et du Développement du Parlement européen et à l’initiative de la députée socialiste portugaise Ana Gomes, Reeyot Alemu et l’un de ses compagnons d’infortune, Eskinder Nega, condamné à 18 ans de prison pour ses écrits, ont été nominés pour le prestigieux Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit.  

Ce parrainage pourrait-il convaincre l’Ethiopie de libérer les deux journalistes, voire de réviser sa loi anti-terroriste, que le régime utilise essentiellement pour pourchasser et réduire au silence les voix dissidentes ? L’attitude ambiguë de l’Union européenne à l’égard d’Addis Abeba réduit cependant l’impact de cette nomination. Après avoir été mise au ban du monde occidental à l’époque de la dictature « socialiste » de Mengistu Haile Mariam, l’Ethiopie bénéficie depuis le début des années 1990 de la sympathie des donateurs internationaux, qui célèbrent ses avancées dans la lutte contre la faim et la pauvreté.

« Les choses vont dans le bon sens en Ethiopie, clamait récemment le DFID, l’agence de coopération britannique, en évoquant « un boom de la construction qui aide à alimenter l’une des économies les plus dynamiques, non seulement d’Afrique mais du monde, avec un taux de croissance annuel de 10% au cours des dix dernières années ».

Cette réputation de « pays en plein essor » est renforcée par le rôle de l’Ethiopie dans la lutte contre le terrorisme dans la Corne de l’Afrique et, en particulier en Somalie, où des troupes éthiopiennes sont engagées contre les milices djihadistes. Le souci de ne pas favoriser l’influence de la Chine dans cette région stratégique explique aussi la timidité des Occidentaux à l’égard d’un régime qui, pourtant, a choisi un modèle de capitalisme autoritaire « à la chinoise ».  

Le décès de l’homme fort éthiopien, Meles Zenawi, en août 2012 et son remplacement par un homme du sérail, Hailemariam Dsalegn, n’ont pas changé les choses. Le pays reste dominé par la coalition du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien. Les restrictions imposées à la société civile et la répression des médias indépendants se poursuivent.

Des voix critiques, toutefois, commencent à s’élever contre un gouvernement qui se croit tout permis. Selon un rapport d’août 2012 de l’International Crisis Group, Londres, Bruxelles et Washington ont exprimé leur préoccupation à propos de la loi anti-terroriste, sans adopter toutefois des mesures qui auraient pu amener Addis Abbeba à changer de cap. Et à la fin de l’année dernière, 16 membres du Parlement européen issus des groupes démocrate-chrétien, socialiste et libéral ont demandé la libération d’Eskinder Nega.

La nomination de Reeyot Alemu et d’Eskinder Nega pour le Prix Sahkarov confirme la lente érosion de la réputation du régime éthiopien à Bruxelles. Mais il faudra sans doute bien davantage pour que le gouvernement d’Addis Abeba s’estime réellement mis sous pression par l’un de ses principaux donateurs. Le 16 septembre, selon le Comité de Protection des Journalistes, les autorités éthiopiennes ont encore durci les conditions d’incarcération de Reeyot Alemu en restreignant les droits de visite…   

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