Ce monde qui se Crispe

L’attaque terroriste contre le Westgate à Nairobi a télescopé toutes les contradictions de notre monde déboussolé. Alors que la globalisation semble mettre la terre entière à notre portée, celle-ci se couvre de taches brunes, de zones rouges et de terrains minés.

Interdit. Danger. Les mises en garde se bousculent sur les sites des ministères des Affaires étrangères: «Ne vous rendez dans ce pays qu’en cas d’extrême nécessité. Restez dans des quartiers sécurisés. Ne voyagez pas dans des zones isolées.» Et tous les soirs, France 2 nous rappelle cet état d’insécurité, en égrenant les noms des otages français retenus par des groupes terroristes au Sahel et en Syrie.

En 1991, dans un livre au titre dérangeant, L’Empire et les nouveaux barbares, Jean-Christophe Rufin avait annoncé ce rétrécissement généralisé. «Des Andes au Sahara, d’Afrique australe au sous-continent indien, de la péninsule arabique aux régions périhimalayennes, écrivait-il, une grande partie des terres explorées sont retournées à leur condition précédente. Elles sont inaccessibles, incontrôlées par des pouvoirs réguliers, hostiles à toute pénétration étrangère.»

En février 1994, le journaliste américain Robert Kaplan avait confirmé ce phénomène dans un essai percutant, intitulé The Coming Anarchy (L’anarchie qui arrive), publié dans la revue The Atlantic. A deux mois du déclenchement du génocide au Rwanda, à un an du massacre de Srebrenica, il décrivait un monde déchiré par les conflits ethniques, ravagé par les radicalismes religieux, rongé par la dégradation environnementale, menacé par de nouvelles formes d’autoritarisme.

Ces deux auteurs s’étaient alors fait étriller par des mondialistes euphoriques. Gâcheurs du festin des vanités, Rufin et Kaplan remettaient en cause, quelques années après la chute du mur de Berlin, l’idée forte et le buzz du moment, la conviction, comme le signalait très prématurément Francis Fukuyama dans son livre La fin de l’Histoire, que la démocratie libérale et occidentale l’avait emporté de manière irréversible et incontestée.

Ils s’étaient aussi fait rabrouer par des tiers-mondistes indignés, qui ne pouvaient accepter cette vision désespérée des faubourgs du monde, comme si le regard sévère de ces oiseaux de mauvais augure confortait les stéréotypes et les clichés sur des peuples et des continents incapables de modernité et condamnés à l’inhumanité.

Vingt ans plus tard, les frontières qu’ils dessinaient ont quelque peu bougé et certaines des régions qu’ils disaient maudites semblent rescapées de cette «nouvelle barbarie». Mais leurs visions étaient largement prémonitoires. Elles étaient surtout nécessaires pour contrebalancer les ménestrels de la mondialisation heureuse. Non, «le monde n’est pas tout à fait plat», contrairement à ce que suggérait Thomas Friedman dans son best-seller The World Is Flat. Non, il ne vogue pas sereinement, pour reprendre le titre d’un autre de ses livres à succès, «entre la Lexus et l’olivier». Loin des communautés de luxe barricadées, des plages privées et des shopping malls plus ou moins sécurisés, loin des chiffres de croissance et d’explosion des échanges, il est tout autant cabossé par la violence, balafré par les humiliations, chargé de haine et de déraison.

Benjamin Barber était plus proche de la réalité lorsque, dans son essai Jihad contre McWorld, il décrivait l’enchevêtrement du tribalisme et du globalisme, de l’obscurantisme et du modernisme, du nationalisme identitaire et du cosmopolitisme. Un peu partout, comme un pied de nez à l’Occident détesté, ceux qui entrent à reculons dans l’histoire utilisent d’ailleurs les outils et les armes de la modernité. Les terroristes tweetent, les ultranationalistes bloguent, les intégristes sont sur Facebook.

Boostée par la globalisation et la corruption, la criminalité a elle aussi explosé, corrodant des pays, rongeant des institutions, terrorisant des populations. Dans les années 1970, j’avais pu bourlinguer en toute liberté au Mexique et en Amérique centrale. Les risques se limitaient aux tacots brinquebalants et aux tacos périmés, aux hôtels pouilleux et aux cambistes véreux. Les guérilleros étaient certes un peu embourbés dans un marxisme-léninisme suranné, mais ils étaient accueillants et n’auraient jamais imaginé enlever un correspondant étranger.

Au Honduras, j’avais pu visiter, émerveillé, la placide Tegucigalpa, la vibrante San Pedro Sula et la splendide cité maya de Copan. Aujourd’hui, ce pays est l’un des plus dangereux du monde. Son taux d’homicide atteint les 80 par 100.000 habitants. Le Honduras est devenu un pays à éviter. Comme le nord du Mexique, terrorisé par la «guerre de la drogue» et transformé en un Narcoland inhospitalier.

Pourquoi? Comment expliquer cette dégradation et ce recul? Par «le choc des civilisations» qui exacerbe les différences? Par une globalisation inégalitaire qui attise les rivalités et les frustrations? Par un retour de l’extrémisme religieux qui désacralise la vie humaine? Par «l’idolâtrie de l’argent», comme vient de le proclamer le pape François?

Les raisons sont évidemment complexes, moins simples sans aucun doute que celles que nous proposent en 20 secondes les habitués du café du commerce télévisé, les soldats perdus du stalinisme ou les bigots de l’ultralibéralisme. Pour y répondre, il ne suffira pas en tout cas de se réfugier dans des quartiers privatisés et gardés, de fermer les frontières à ceux qui ne sont pas bien nés ou de tout militariser.

Les taches brunes et les zones rouges ne sont pas des phénomènes, situés au-delà des «terres connues». Non, elles sont des symptômes du mauvais état de santé du monde tout entier. Inexorablement, elles s’étendent, s’infiltrent, passent les murailles, sautent les grilles, parce qu’elles sont en partie le résultat de notre irresponsabilité. Elles forment l’acte d’accusation d’un système global, occidental, russe, chinois, arabe, etc. qui s’obstine à ne pas voir la réalité, qui rejette sur les générations futures l’effet désastreux de ses abus de pouvoir, de ses gaspillages et de ses frivolités, qui ne comprend pas le danger mortel de l’explosion des inégalités.

On voulait déréguler le monde, on l’a déréglé. On voulait le libéraliser, on l’a dangereusement débridé. Et les idées que l’on pensait mortes ne fournissent pas le terreau dans lequel pourrait éclore un nouveau projet-monde, comme en rêvent depuis des années des penseurs, à l’image d’Edgar Morin ou d’Alain Touraine, originaux, audacieux et pondérés, mais relégués sur les marges du divertissement médiatique généralisé.

Hyperchoquant, vite oublié, le drame de Nairobi risque même de renforcer ce refus de comprendre et cette fuite en avant qui caractérisent de plus en plus nos sociétés camées à l’immédiateté. Ce n’est pas seulement notre monde qui se crispe et se ratatine, mais aussi, bien plus gravement, notre volonté de le penser.

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