Journalistes ou espions?

Les policiers et magistrats qui, les jours derniers, célébraient l’arrestation à Zaventem de deux pirates somaliens ont dû être quelque peu étonnés lorsque des journalistes ont brusquement brandi le carton jaune en mettant en garde contre la méthode qu’ils avaient utilisée. Pour ferrer leurs gros poissons, auteurs et commanditaires présumés de la séquestration d’un navire belge en 2009, des policiers se seraient fait passer, en effet, pour des producteurs d’un documentaire d’actualité sur la piraterie en haute mer.

Les journalistes auraient tout naturellement tendance à se réjouir de l’arrestation de trafiquants, de brigands et de forbans. Partout dans le monde, les groupes criminels constituent aujourd’hui l’une des principales menaces contre la liberté d’informer. En arrêtant ces deux personnes accusées de piraterie, la police belge n’a-t-elle pas d’une certaine manière contribué à lutter contre une économie du crime qui est en grande partie à l’origine de la violence dont la presse est la cible? Près de 40% des 1.007 journalistes assassinés depuis 1992 dans le monde enquêtaient sur la criminalité ou la corruption.

Si ce stratagème a ravi les amateurs d’intrigues à la John Le Carré, certains journalistes, toutefois, ont très vite sonné le tocsin. La ruse utilisée par les policiers pour hameçonner les deux pirates soulève, en effet, une question cruciale. «La méthode qui consiste pour des policiers à endosser le rôle de pseudo-journalistes peut mettre gravement en danger des professionnels de l’information amenés, dans l’exercice de leur métier, à côtoyer des hors-la-loi», a tenu à rappeler l’Association des journalistes professionnels (AJP). «C’est une idée commune que les journalistes sont des espions, a renchéri Joel Simon, directeur du Comité pour la protection des journalistes (CPJ, New York). Toute action qui alimente cette perception rend le travail des journalistes internationaux opérant en Somalie encore plus risqué.» La presse américaine est particulièrement sensible à ce risque de confusion des genres.

Par leur nombre, par leur présence au cœur de l’info, en raison de la puissance de leur pays et de son implication dans la plupart des dossiers internationaux, les journalistes américains sont très souvent les premiers dans la ligne de mire. Ces dernières décennies, tout particulièrement en terre d’Islam, les journalistes américains ont été systématiquement accusés d’être des supplétifs de la CIA. «Mon nom figurait apparemment sur une liste d’agents de la CIA élaborée par les chiites radicaux dont j’étais l’otage», déclarait, en 1996, le journaliste de l’agence Associated Press Terry Anderson, qui fut retenu pendant plus de six ans au Liban. Et il ajoutait: «C’est une perception qu’il est difficile de réfuter auprès de gens aussi soupçonneux.»

En 2002, le correspondant du Wall Street Journal au Pakistan, Daniel Pearl, fut lui aussi accusé par ses ravisseurs d’être un espion, avant d’être sauvagement assassiné. En 2009, Maziar Bahari, l’envoyé spécial de Newsweek à Téhéran, fut incarcéré pendant quatre mois dans la sinistre prison d’Evin, pour «espionnage». Certes, l’histoire assez tumultueuse des relations entre la CIA et la presse américaine apporte quelques munitions aux djihadistes et autres complotistes qui décèlent derrière tout reporter américain «un envoyé spécial de Langley» (le siège de la CIA en Virginie). Lors des premières décennies de la Guerre froide, la CIA n’hésita pas à se servir de journalistes pour obtenir ou «planter» des informations. En 1976, la Commission sénatoriale sur le renseignement dirigée par le démocrate Frank Church mentionna le chiffre de 50 journalistes recrutés par la CIA depuis la création de l’agence en 1947. Dans une enquête publiée un an plus tard dans Rolling Stone, Carl Bernstein, membre de l’éminent duo du Washington Post qui révéla le scandale du Watergate, estima à «près de 400» les journalistes américains ayant «travaillé» d’une manière ou d’une autre pour la CIA.

Certains d’entre eux le firent avec fierté. «J’ai fait mon devoir en tant que citoyen», déclara le chroniqueur conservateur Joe Alsop, après avoir raconté à Carl Bernstein qu’il avait effectué «certaines tâches» pour la CIA au Laos et aux Philippines. À cette époque, comme l’écrit Hugh Wilford dans The Mighty Wurlitzer, la CIA avait également infiltré la Fédération internationale des journalistes, installée à Bruxelles et chargée de contrer l’Organisation internationale des journalistes, basée à Prague et noyautée par l’Union soviétique. Elle finançait même des revues de la gauche anticommuniste, comme The New Leader, proche des syndicats, et The Reporter, fondée par Max Ascoli, un militant antifasciste italien réfugié aux Etats-Unis…

Depuis lors, les journalistes américains n’ont eu de cesse de se battre pour empêcher cette confusion des genres. En 1996, lorsque les Etats-Unis décidèrent de revoir les pratiques de leurs services de renseignement, les membres les plus éminents de l’Establishment journalistique montèrent au créneau, à l’exemple de Walter Cronkite, le célèbre présentateur du journal télévisé de CBS News ou encore de Kati Marton, dont les parents, correspondants d’Associated Press et de United Press à Budapest dans les années 50, avaient été jetés en prison sous l’accusation de travailler pour la CIA. En 1996, alors qu’elle présidait le Comité pour la protection des journalistes, elle avait plaidé pour que le Sénat «interdise totalement le recours à des journalistes comme agents de renseignements.»

Pour ces journalistes américains, il s’agissait sans aucun doute de garantir la sécurité et la crédibilité de la presse. «La CIA exerce une fonction, nous exerçons la nôtre et tout mélange nous expose à un niveau de danger préoccupant», rappela Louis Boccardi, président de l’agence Associated Press. Mais il s’agissait aussi de protéger l’intégrité d’un système démocratique fondé sur une séparation stricte des rôles et des pouvoirs. Les gouvernements ont du mal, toutefois, à «se lier une main dans le dos». «Dans sa collecte de renseignements, la CIA devrait avoir recours au potentiel de toutes les professions quand elle l’estime nécessaire pour la sécurité du pays», avait alors rétorqué le sénateur démocrate Robert Kerrey.

Dans ces mondes siamois du renseignement et de l’information, la paroi ne sera sans doute jamais totalement étanche. Troquer le brassard de policier ou d’agent secret pour le dossard de presse restera toujours très tentant. Mais la démocratie a des exigences dont elle ne s’exempte qu’à ses risques et périls. «Quels qu’en soient les gains, quelles qu’en soient les raisons, si la presse devient l’instrument d’un gouvernement au lieu d’en être le contre-pouvoir constitutionnel, déclarait Mort Zuckerman, le patron du New York Daily News, notre société ouverte risque de se priver des bienfaits que lui apporte un journalisme indépendant.»

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