Petites différences et grandes intolérances

Dans une récente chronique, le critique média du New York Times, David Carr, s’interrogeait sur la hargne des élus du Tea Party qui, le mois dernier, en imposant la fermeture des administrations fédérales, avaient pris les Etats-Unis en otage. Comment des politiciens un rien sensés pouvaient-ils aussi crûment prendre le risque de l’impopularité ? Les sondages indiquaient, en effet, qu’une majorité de l’opinion désapprouvait leur action d’obstruction et de destruction.

En fait, notait David Carr, ces membres de l’aide radicale du Parti républicain pouvaient se permettre de négliger les protestations du grand public. Un savant et pervers découpage des circonscriptions leur garantissait l’appui d’un électorat captif, majoritairement blanc, évangélique, nativiste et aussi extrémiste qu’eux. Dans pareil système, tenir compte des points de vue de l’autre, chercher la conciliation, n’a aucun sens. La polarisation est la clé de la réélection.

«  Ce charcutage électoral s’est étendu à la presse  », ajoutait David Carr. De plus en plus d’Américains ne consomment plus, en effet, que des médias qui expriment sans nuances leurs idées et leurs préjugés. Le journaliste citait ainsi l’exemple d’un juge conservateur de la Cour suprême, Antonin Scalia. Cet homme censé tenir la balance de Thémis, symbole de l’équité et de l’impartialité, avouait ne lire que le Wall Street Journal et le Washington Times, deux publications de droite, et confiait qu’il venait de se désabonner du très pondéré Washington Post, parce qu’il le considérait comme «  hystériquement libéral  », c’est-à-dire dans le jargon conservateur américain, comme « gauchiste ». «  La polarisation de la carte politique s’accompagne d’un écosystème médiatique qui est également divisé en circonscriptions où un seul discours domine  », notait David Carr.

Les faits et les chiffres ne le démentent pas. Au gré de la montée en puissance des chaînes câblées, des blogs et des réseaux sociaux, les audiences se sont désagrégées. Les grands-messes médiatiques, ponctuées par les journaux télévisés des réseaux nationaux (NBC, CBS et ABC) attachés à l’impartialité et à la sobriété de l’information, se sont effondrées pour laisser la place à une myriade de chaînes qui courtisent les partis pris de leurs publics. La fragmentation des audiences a pour corollaire la radicalisation des lignes éditoriales. Pour émerger au milieu des centaines de chaînes, il faut s’agiter, vitupérer, beugler, incriminer. Bref s’écarter de l’éthique du journalisme de citoyenneté et des valeurs d’une démocratie ouverte et pondérée.

Ce phénomène est particulièrement aigu sur les chaînes d’information en continu. Selon une étude du Pew Research Center, 78 % du public de Sean Hannity sur Fox News est conservateur, 85 % des accros du show de Rachel Maddow sur MSNBC sont progressistes. La fréquentation des blogs est tout aussi clivée : près de 90 % des liens mentionnés dans les blogs politiques dirigent vers des sites qui promeuvent la même idéologie.

En soi, la recherche par les citoyens de médias qui « pensent comme eux » n’a rien de choquant. Cette pratique fait partie de la nature même du système démocratique et de son pluralisme. Mais une partie significative de l’opinion américaine cherche surtout à se protéger des idées différentes pour s’enfermer dans ses certitudes, ses préjugés et son ignorance de l’Autre. Comme elle a souvent cherché d’ailleurs à se protéger géographiquement et socialement des gens différents, en vivant dans des enclaves communautaires ou des quartiers grillagés.

Paradoxalement, ce tribalisme médiatique se répand alors que les nouvelles technologies de l’information et de la communication offrent plus que jamais la capacité de briser les barrières et de tendre des ponts. Si, pour certains, Internet et les réseaux sociaux ouvrent toutes grandes les fenêtres du monde, pour d’autres par contre, ils permettent avant tout de choisir des « amis », des favoris et des abonnés d’une manière qui isole du reste de la société, en se réfugiant chacun dans son Facebookistan ou son Twitterland. Comme hier dans la très élitiste Boston, les « Cabot ne parlaient qu’aux Lowell qui ne parlaient qu’à Dieu », aujourd’hui, dans une certaine mesure, les Internautes ne parlent et ne s’intéressent qu’à ceux qui leur ressemblent. L’interconnexion technologique entraîne une déconnection sociétale.

«  L’ère d’Internet, note Thomas Patterson dans son récent livre Informing the News, est de plus en plus celle des réalités séparées et des cyber-ghettos  ». Ce cloisonnement est renforcé par les moteurs de recherche qui, écrit David Carr, «  se fondent sur des algorithmes prédisant ce que les usagers veulent voir sur base de leurs clics précédents, de telle sorte que les internautes sont écartés de plus en plus des flux d’information qui ne correspondent pas à leur a priori idéologique.  »

Ces cocons médiatiques, toutefois, sont aussi très souvent des marécages informatifs, car la ghettoïsation médiatique coïncide très souvent avec la « mésinformation » et la diffusion en bouche de demi-vérités et de contre-vérités qui ne sont jamais contredites. Ainsi se construisent des sphères privatives narcissiques au sein desquelles sévit, selon l’expression forgée par Leon Festinger, la «  dissonance cognitive  », c’est-à-dire le refus d’entendre des points de vue différents, même s’ils sont plus proches de la vérité. Surtout s’ils sont plus proches de la vérité…

L’Europe, sans doute, n’est pas arrivée à ce stade de balkanisation décrite par David Carr, mais l’évolution qu’il décrit devrait nous rappeler que, face à ces mondes qui aiment vivre « entre eux », nos sociétés ont plus besoin que jamais de médiateurs et de passeurs. A l’image du héros du roman Le sauteur de mur de Peter Schneider qui, lors de Guerre froide, évoluait d’un côté à l’autre du Mur de Berlin.

Nos sociétés ont aussi de plus en plus besoin, comme le rappelle Alain Touraine dans son très beau livre La Fin des Sociétés (Seuil), de points de référence communs, de «  grand récits qui peuvent construire un nouveau champ culturel, champ de valeurs, d’exigences, de droits et de règles.  »

La démocratie n’exclut pas évidemment les médias partisans, les sanctuaires de la foi ou les cercles communautaires. Au contraire, car la force d’une société se crée sur cette pluralité d’adhésions singulières. A condition, toutefois, que ces affiliations ne soient pas des zones d’exclusion et d’exception. A condition que prospère un vaste espace public où les gens, les idées et les opinions se rencontrent, se côtoient et se tutoient.

«  La démocratie chancelle si elle ne dispose pas d’une offre permanente d’informations fiables et pertinentes  », signalait, il y a près d’un siècle, le journaliste philosophe Walter Lippmann, qui s’en prenait à ceux qui à son époque agissaient comme nos brailleurs de talk-shows et autres guignols de la désinfo. Elle risque aussi de vaciller si elle abandonne la sphère politique et médiatique au narcissisme des petites différences, vivier des grandes intolérances.

 


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