Syrie: pas de pitié pour les journalistes

La Syrie est devenue un territoire interdit aux journalistes. A l’exception des envoyés spéciaux, très rares, qui obtiennent un visa des autorités et qui ne peuvent couvrir, encadrés par les services secrets, que les zones contrôlées par les forces gouvernementales.

Dans les zones de guerre, en particulier dans celles dominées par les groupes djihadistes, « la chasse est ouverte », comme l’écrivait récemment Reporters sans frontières, et l’enlèvement est presque devenu la norme.

Près de 30 journalistes seraient actuellement “manquants”,  note le Comité de protection des journalistes (CPJ). La plupart seraient retenus comme otages, principalement, semble-t-il, par des groupes armés liés aux factions les plus radicales de la rébellion. Parmi eux une dizaine de Syriens, 4 Français (Nicolas Henin, Pierre Torres, Didier François et Edouard Elias), 3 Espagnols (Javier Espinosa, Ricardo Garcia, Marc Marginedas) et 2 Suédois (Magnus Falkehed and Niclas Hammarstrom). Une trentaine de journalistes et une centaine de net-citoyens, comme les appelle RSF, ont été tués depuis le début des combats en 2011.

Alors que les jeunes freelances, tentés de se faire un nom en informant sur ce pays déchiré, apparaissaient les plus menacés, les journalistes vétérans sont aujourd’hui tout aussi vulnérables. Sur ces routes sans loi traversées par d’innombrables milices, par des bandes criminelles et des groupes terroristes, l’entregent et l’intuition formés dans l’expérience des “sales guerres” ne servent plus à grand-chose. Le danger commence, à peine entré dans le territoire syrien. Il commence même en Turquie où les groupes djihadistes mais aussi les services secrets du régime ont leurs indics et leurs hommes de main. Tout barrage peut se révéler fatal. « Ami, ennemi » ?, les reporters doivent pratiquement se méfier de tout le monde.

Désemparés, excédés, inquiets, des grands médias internationaux viennent d’écrire aux dirigeants des groupes rebelles pour qu’ils assurent la sécurité des journalistes et négocient la libération des otages. Seuls des journalistes peuvent informer « de manière impartiale et en profondeur sur la guerre, les actions des forces rebelles et la souffrance des civils à l’intérieur de la Syrie », ont-ils déclaré. « Si ces enlèvements se poursuivent, les journalistes ne seront plus à même d’être des témoins des événements qui se déroulent à l’intérieur des frontières syriennes ». L’appel est  signé par les plus hauts responsables des grandes agences mondiales (Agence France Presse, Associated Press, Reuters), la BBC, Getty Images et une palette de journaux de référence, dont le New York Times et le Guardian.

L’initiative est louable, mais comment convaincre des groupes radicaux qui considèrent les journalistes occidentaux comme des ennemis ou comme une monnaie d’échange ? Comment parler de journalisme indépendant à des groupes qui, précisément, ne veulent pas de témoins et se moquent de leur image sur la scène internationale. Seuls les Etats commanditaires des groupes les plus radicaux, et encore, pourraient sans doute avoir une influence sur les ravisseurs.

Ce cri d’alarme lancé par les grands médias montre aussi que l’information sur la Syrie ne peut pas se limiter aux médias sociaux, aux citoyens « faiseurs d’info » équipés de GSM et aux activistes proches de la rébellion. La couverture de la Syrie reste fragmentée, partielle, constamment menacée, de tous les côtés, par la propagande et la désinformation. Elle est sélective et se détermine en partie en vertu des risques encourus pour obtenir l’information et non en raison de son importance intrinsèque.

Seuls des journalistes aguerris peuvent naviguer au milieu de ce chaos. A condition qu’ils ne deviennent pas eux aussi des cibles.

 

 

 

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