La presse américaine et la vie privée: une “tradition” très récente

Dans le torrent de commentaires sur l’affaire Hollande/Gayet, une certaine généralisation semble prévaloir dans la comparaison entre les traditions américaine et francophones en matière de respect de la vie privée des hommes et des femmes politiques.

En résumé, la presse américaine serait intrinsèquement et depuis toujours révélatrice, que ce soit par sensationnalisme, par sens du contrepouvoir ou par moralisme. Celle des pays latins, la France en tête, serait au contraire discrète, déférente par rapport au pouvoir, voire amorale.

La réalité est un peu plus compliquée et voici quelques éléments de contextualisation de cette théorie un rien trop binaire et manichéenne. En fait, la « tradition américaine » de révélation des escapades et galipettes des hommes politiques est relativement récente. Comme l’avoue l’ex-rédacteur en chef du Washington Post, Ben Bradlee, dans ses mémoires (The Good Life), les journalistes américains ont longtemps protégé la vie intime de leur Président. Franklin Roosevelt bénéficia de la discrétion informée de la presse. John Kennedy, qui mena une vie sexuelle particulièrement athlétique, put lui aussi compter sur le silence des médias.

Pourquoi ? Parce que, en grande partie, la pratique journalistique américaine était dominée par des journalistes « libéraux », politiquement et même personnellement proches de ces chefs d’Etat issus du Parti démocrate, qui trouvaient détestable et “irrelevant” d’étaler sur la place publique des confidences sur les « faiblesses humaines » et les libertinages régaliens.

Le bouleversement des années 80

Le grand changement, dont le président démocrate Bill Clinton fut l’éminente victime lors de l’affaire Monica Lewinsky dans les années 1990, a correspondu à la fois à un changement de « domination culturelle et idéologique » aux Etats-Unis et à un bouleversement des paradigmes journalistiques.

A la fin des années 1970, le Président Carter avait accepté de répondre à une question sur la « concupiscence » dans une célèbre interview au magazine Playboy. Il faisait ainsi tomber le mur entre l’Eglise et l’Etat en permettant à des journalistes d’entrer dans le saint des saints de l’intimité d’un président. Mais c’est surtout sous la présidence de Ronald Reagan, porté par une puissante vague conservatrice et religieuse (évangélique et catholique), que la presse s’engagea vraiment sur cette voie de la révélation, en relayant les dénonciations émises par des groupes activistes conservateurs et autres « ligues de vertu ».

L’avènement d’une nouvelle sphère médiatique permit aussi ce changement de pratiques. Les années 80 et 90 virent la montée en puissance de médias conservateurs, notamment à la radio avec Rush Limbaugh, rabiquement anti-libéral et anti-Démocrate, et, un peu plus tard, à la télévision avec la création de Fox News, navire-amiral de la machine de bruit républicaine. Elles correspondirent également avec le développement de la presse people et la tabloidisation de la télévision.

Le format des talk-shows ouvrit aussi la porte à une forme de journalisme plus polémique et persifleur, tandis que l’essor d’Internet offrit une tribune à des « quasi-journalistes » accros aux rumeurs, aux insinuations et aux confidences liées à la vie « dissolue » des puissants. Matt Drudge, avec son Drudge Report, joua un rôle clé dans les troubles de Bill Clinton, en poussant les grands médias à reprendre ses révélations sur l’affaire Lewinsky.

L’embarras des médias de qualité

Une césure continue, toutefois, à exister au sein de la presse américaine. Les médias de qualité restent dans l’ensemble assez prudents et interviennent sur ces terres glissantes avec pas mal d’embarras. Pour les journalistes les plus respectables, le critère de la révélation reste celui de l’intérêt public : il s’agit de décider si la vie privée d’un Président ou d’une haute autorité de l’Etat viole la loi ou met en danger la République.

Toutefois, la capacité des médias à sensation ou proches des milieux conservateurs réduit très fort la marge de manœuvre et le libre arbitre des journalistes attachés à une protection légitime de la vie privée des personnages publics. La plupart des hommes et femmes politiques américains en sont conscients et dès lors ils s’abstiennent de tester le pouvoir de fouine des médias…

 

 

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Une réponse à La presse américaine et la vie privée: une “tradition” très récente

  1. STREICHER dit :

    Vie privée doit rester vie privée sauf si elle porte atteinte à tierce personne ou à la fonction. Quel est le “statut” à tous points de vue d’une “première dame” en France comme aux Etats Unid d’Amerique? Ce “titre” ne devrait être accordé qu’à une dame (à l’heure actuelle) officiellement liée. En politique (extérieure ou non) un président ne devrait pas pouvoir changer de “première dame” comme de chaussettes ou caleçon s’il en met. Qu’aviendra-t’il du compagnon du président homo ou de la compagne d’une présidente, et même du mari d’une présidente?

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