Des chardons sur les places de la liberté

Quand le peuple, lassé de la tyrannie, descend dans les rues et brandit l’étendard de la liberté, un étrange phénomène saisit souvent ceux qui ont pour mission d’observer ces événements exaltants. Les foules qui manifestent sont immédiatement et globalement idéalisées. Comme si les protestataires étaient tous motivés par des valeurs altruistes et libertaires.

L’histoire et l’actualité sont émaillées de ces grands rendez-vous de « l’humanité en marche ». Notre cartographie mentale est ainsi marquée par des lieux mythiques, de la Place Wenceslas à Prague à celle de l’Indépendance à Kiev, de Tahrir au Caire à Taksim à Istanbul, scènes éternelles et universelles de la tragédie de la liberté aux prises avec la dictature.

Les leaders conspués et brûlés en effigie par les foules ont le plus souvent mérité le manichéisme dont ils sont l’objet. Autocrates irréformables, Somoza et Pinochet, Husak et Milosevic, Ben Ali et Moubarak n’avaient aucune excuse. Et aujourd’hui, Bachar al-Assad en Syrie et Viktor Ianoukovitch en Ukraine n’en ont pas non plus. Mais il ne suffit pas de se rebeller contre un dictateur pour être un démocrate éclairé. Dans les foules tassées sur les places de la liberté, il n’y a pas que des disciples de Montesquieu et de Thomas Paine. Dans tous les grands mouvements antidictatoriaux, les « bons » se retrouvent inévitablement au coude à coude avec d’inquiétants compagnons de route mus davantage par la vindicte ethnique, nationaliste, religieuse ou idéologique que par les valeurs de liberté, de dignité et d’égalité.

Le “pisse-froid solennel”

Lors de ces moments cruciaux du « réveil des peuples », cette diversité et cette ambiguïté sont rarement relevées. L’empathie est obligatoire et l’unanimisme de règle. Malheur à celui qui gâche la fête par ses doutes et ses avertissements. Il risque, comme le fut Albert Camus, d’être taxé de « pisse-froid solennel ». Ainsi, lors du combat antifranquiste dans les années 1960, s’inquiéter publiquement de l’idéologie ethno-nationaliste du groupe séparatiste basque ETA était presque considéré comme une marque de déloyauté à l’égard de l’ensemble de l’opposition démocratique espagnole. Lors de l’insurrection nicaraguayenne de 1978, signaler que les neuf commandants du Front sandiniste étaient des marxistes léninistes et non pas des « sociaux-démocrates modérés » revenait à s’exposer à l’ire des comités de solidarité. Plus récemment, lors des manifestations de la place Tahrir, il ne fallait pas « agiter l’épouvantail islamiste », alors que les Frères musulmans manoeuvraient pour confisquer la révolte contre Moubarak. Lors des événements de la place Taksim, unanimement présentés comme un sursaut antiautoritaire, il n’était pas de bon ton non plus de relever la présence parmi les manifestants de groupuscules ultranationalistes.

Dernièrement, cette massification élogieuse du « peuple de la liberté » s’est reproduite en Ukraine, comme si l’option antirusse était en soi un gage de vertu. Des groupes d’extrême droite se sont glissés là-aussi parmi les partisans de la démocratie et de l’Union européenne. Réactionnaires, proches des Grecs d’Aube dorée et des Hongrois de Jobbik, ils scandent faux l’Europe et ils menacent de dévoyer un extraordinaire mouvement pour la liberté. 

Les observateurs internationaux semblent avoir du mal à rendre compte de cette complexité. Limités par le temps et l’espace, ils sont forcés de « ramasser » l’information, de la rentrer au chausse-pied dans des articles ou des séquences à la pointure trop serrée. Et, dans cet exercice laborieux, il est tentant de tout simplement opposer les « bons » aux « méchants », car, à défaut de donner un sens à l’information, cette formule apporte quelques repères rassurants à un public que, par facilité, on imagine distrait ou moyennement intéressé.

« L’erreur des Etats-Unis est de penser que le monde entier aspire à leur ressembler », avait fameusement déclaré le diplomate américain George Kennan. L’erreur, honorable, des journalistes occidentaux ne serait-elle pas de chercher partout ceux qui leur ressemblent ? Dans la plupart des soulèvements démocratiques, la presse internationale a eu tendance, en effet, à sur-représenter les libéraux, les laïques et les modérés. Sans  doute parce qu’ils sont polyglottes et occidentalisés et donc plus faciles à interviewer. Mais aussi, plus noblement, parce qu’ils représentent, comme l’écrivait Albert Camus, « une race d’hommes qui nous aide à respirer, qui n’a jamais trouvé d’existence et de liberté que dans la liberté et le bonheur de tous et qui puise par conséquent jusque dans les défaites des raisons de vivre et d’aimer ».

Un désir d’humanité

En fait, les plus grands noms du journalisme international ont souvent été des romantiques et des rêveurs d’absolu. Que ce soient George Orwell lors de la guerre d’Espagne, Neil Sheehan au Vietnam, Marie Colvin en Syrie, ces reporters ont toujours cherché ceux qui ne désespéraient pas de l’humanité. Mais, très souvent aussi, ils ont eu tendance à surestimer l’importance et les chances de succès de leurs rebelles préférés.

Pour la presse internationale, il n’y a rien de pire, en effet, que de devoir informer sur des conflits pourris et des sales guerres où il n’y a que des victimes de mauvaises causes. Comme hier au Liberia où les camps en présence étaient aussi ensauvagés les uns que les autres. Comme aujourd’hui en Syrie, où les rebelles djihadistes sont aussi brutaux que les prétoriens de Bachar Al-Assad. 

Le mirage et la raison

Les moments de libération sont toujours exceptionnels. Et ils ont donné des joyaux à l’histoire du journalisme et notamment du photojournalisme : les visages éclatants des Parisiens et des Parisiennes captés par la caméra de Robert Capa en 1944 ;  les manifestants pour les droits civiques marchant de Selma à Montgomery immortalisés en 1965 par James Karales ; les jeunes Allemands s’embrassant à l’ombre de la Porte de Brandebourg en 1990, photographiés par Thomas Hoepker. Aucun de ces moments-là n’a été un mirage.

Toutefois, au risque d’être taxé de « pisse-froid solennel », il est important de « savoir raison garder ». De décrire froidement les motivations, les ambitions et les arrière-pensées des « marcheurs de la liberté ». De mettre en garde contre les groupes qui, en embuscade, s’apprêtent à confisquer la lune. La sympathie absolue pour les partisans de la démocratie n’exclut pas la lucidité.

En 2002, lors d’une conférence de l’UNESCO à Manille, la journaliste russe Anna Politkovskaia nous avait confié son agacement à l’égard de ceux qui, en Occident, ne parlaient que des crimes de l’armée russe et négligeaient les exactions commises par les groupes tchétchènes. C’était une guerre « asymétrique », inégale, sans aucun doute, mais il fallait, nous disait-elle, « dire la vérité, toute la vérité ». Il fallait, comme l’écrivait Charles Péguy en ouverture de sa revue dreyfusarde Les Cahiers de la Quinzaine, « dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste ».

Oui, il faut se mobiliser pour la liberté à Damas ou à Kiev, mais les yeux grands ouverts. La naïveté émerveillée devant des foules sacralisées, la célébration sans nuance de rebelles idéalisés, le silence gêné sur les chardons dans le camp de la liberté, sont souvent une prime à l’imposture et l’antichambre de la désillusion.

 

 

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Une réponse à Des chardons sur les places de la liberté

  1. Mha Yai dit :

    En voila un article qui a le mérite d’être clair et objectif . Y aurait-il une exception dans le monde journalistique au gardeavouslepetitdoigtsurlacouturedupantalon et du “politiquement correct” ?

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