Ces Etats qui hyperpolitisent le sport

Sotchi 2014. Place au sport ! Place au spectacle ! La politique hors-jeu ! A chaque ouverture d’un grand événement sportif dans des pays autoritaires, les mêmes polémiques resurgissent. Les sportifs appellent à la trêve pour « libérer les pistes » et laisser toute la place aux exploits des athlètes. « Cessez de mélanger le sport et la politique », lancent-ils, excédés, aux associations qui protestent contre la nature politique du pays amphitryon.  

Et pourtant, « la séparation du sport et de la politique est une illusion » : lorsque, en octobre dernier à Aarhus, le professeur James Dorsey asséna ce postulat lors de la séance de clôture de Play The Game, personne dans la salle n’aurait eu l’idée de le contredire. Ni les journalistes spécialisés, ni les représentants des Etats, ni les plus hauts responsables des fédérations sportives et des comités olympiques. « Car on ne peut pas contredire une évidence », nous murmurait à l’oreille un des organisateurs de ce rendez-vous mondial du journalisme sportif. 

Les professionnels du sport assument, en effet, sans complexe ce que nombre de supporters refusent le plus souvent de voir : les JO, les Grands Prix de Formule 1 ou la Coupe du monde de football reflètent la géopolitique du monde. Ces événements sont inévitablement des enjeux de puissance qui relèvent autant des idées guerrières de Carl von Clausewitz que des idéaux universalistes de Pierre de Coubertin. Le sport est « une manière de continuer la guerre par d’autres moyens ». Non, n’en déplaise aux grincheux, ce ne sont pas les associations de défense des droits de l’Homme qui « mêlent le sport et la politique », mais bien les Etats qui font de ces méga-événements des vitrines de leur nation et l’instrument de leurs ambitions.

Les démocraties aux vestiaires?

Comment ne pas voir dans le calendrier des grandes compétitions la nouvelle cartographie du pouvoir mondial ? Selon le ranking de la « puissance sportive des nations » établi par le chercheur danois Poul Broberg, les Européens dominent encore les organisations internationales : 68% des présidents des fédérations internationales olympiques et 43% des membres du CIO sont européens. Toutefois, « depuis des années, les pays occidentaux, note le journaliste allemand Jens Weinreich, perdent des points face aux pays émergents : la Chine, le Brésil, la Russie et les pays du Golfe persique ».

Si des démocraties comme le Brésil ou l’Afrique du Sud sortent encore gagnantes des réunions opaques et souvent controversées qui désignent les nations hôtes, la tendance serait même, note Arch Puddington de l’association américaine Freedom House, de favoriser des régimes autoritaires. Des régimes prêts à dépenser des sommes considérables, voire inconsidérées, pour accueillir un méga-événement sportif et en faire un levier de leur pouvoir sur leur propre société et un symbole de leur puissance sur la scène internationale.

Dans les « régimes forts », les méga-événements sportifs, comme d’ailleurs les Expositions universelles ou l’Eurovision, sont au cœur du système de légitimation du pouvoir. Exemple extrême, les J.O. de Berlin en 1936 qui célébrèrent, écrit Jean-Marie Brohm, « les thèmes obsessionnels de l’idéologie nazie : apologie de la force, du combat, de l’endurcissement, de l’hygiène corporelle et mentale, de l’idéal militaire, de la soumission à la collectivité ». Les Jeux faisaient partie intégrale de l’univers totalitaire national-socialiste.

Aucune compétition olympique ultérieure n’a eu l’ignominie des J.O. de Berlin. Mais les Etats autoritaires qui en ont été les hôtes ont eux aussi vigoureusement instrumentalisé le sport-spectacle pour conforter leur modèle politique. Les J.O. de Beijing ont servi à proclamer l’émergence de la Chine comme grande puissance mondiale. Les J.O. de Sotchi, écrit Guillaume Pitron dans Le Monde diplomatique, « constituent l’occasion idéale de véhiculer le message du retour de la Grande Russie, une nation fréquentable, prospère et influente, dans un monde qualifié par M. Poutine de multipolaire ».

Un effet “progressiste”?

L’universalisme claironné par les hérauts du sport global a sans conteste de la noblesse mais il n’est pas toujours celui  des droits de l’homme, même si certains prétendent conférer à ces événements des vertus progressistes. « Les méga-événements sportifs, déclarait à Aarhus le directeur de communications de la FIFA, Walter De Gregorio, offrent une occasion d’améliorer les politiques des pays hôtes en les plaçant sous les faisceaux des projecteurs ». « Contestable », tacla un historien du sport.

A court terme, ces événements mondiaux peuvent sans doute provoquer une certaine décrispation. La Russie aurait-elle libéré Khodorskovski et les Pussy Riots s’il n’y avait pas eu la proximité de Sotchi ? On peut en douter. Mais ces mesures circonstancielles ne changent en rien la « verticale du pouvoir » à Moscou. Vladimir Poutine a, dans le même temps, renforcé son emprise sur la presse. Dodj, l’une des dernières chaînes de télévision critiques, a été brutalement expulsée de la plupart des écrans, dénonce Reporters sans frontières et, selon un récent rapport du Comité de protection des journalistes (CPJ, New York), les pressions se sont multipliées sur les journalistes et les activistes qui chantent faux l’hymne de Sotchi.

En fait, les méga-événements sportifs ont généralement confirmé voire renforcé l’autoritarisme des pays qui les ont accueillis. En 1978 en Argentine, la Coupe du Monde de football a convaincu la Junte militaire qu’elle pouvait poursuivre sans risque de représailles sa politique d’assassinats, de torture et de disparitions. La réussite sportive de l’événement et la complaisance de la communauté internationale lui firent même croire, en 1982, qu’elle pourrait lancer ses troupes en toute impunité à l’assaut des îles Malouines « occupées » par l’Angleterre. Mal lui en prit, Margaret Thatcher cria « faute » et lui décocha un mortel penalty.

Face à cette hyper-politisation du sport par les Etats, Amnesty International ou Human Rights Watch ne font que réagir. Avec des moyens dérisoires. En s’abstenant d’ailleurs le plus souvent d’appeler au boycott afin de ne pas pénaliser les athlètes et les spectateurs. En sachant qu’une partie majoritaire du public hausse les épaules, s’agace ou se bouche les oreilles. En se disant qu’en fin de compte, ce n’est pas le sport qui est en cause, mais une certaine nature humaine, avec sa soif de pouvoir, ses crispations identitaires, ses instincts grégaires ou son déni des questions qui dérangent.

Dès lors, rendez-vous en mai prochain au Belarus pour le championnat mondial de hockey sur glace, en Azerbaïdjan en 2015 pour les European Games, en Russie en 2018 et au Qatar en 2022 pour la Coupe mondiale de football. Rendez-vous dans des pays où les règles du jeu, le fair play et l’Etat de droit ne sont censés régner que dans les stades…

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