Une autre Turquie est possible

L’interdiction de Twitter par le premier ministre islamo-conservateur turc Recep Tayyip Erdogan donne de prime abord une image très négative de la Turquie. Comment un pays qui ambitionne de jouer un rôle éminent en Europe et dans sa région, notamment au Proche-Orient, peut-il se permettre pareille attitude matamoresque et rétrograde ?

Or, on pourrait « lire » différemment ce qui est en train de se passer en Turquie. En dépit de l’appui massif dont continue à disposer Erdogan au sein des populations conservatrices musulmanes, en dépit de la volonté du premier ministre d’imposer de nouvelles normes sociales (lire à ce sujet l’excellent rapport de Marc Piérini, de Carnegie Europe), la répression des réseaux sociaux a aussi mis en exergue l’existence d’une société turque moderne, hyperbranchée, avide d’expression libre et d’Etat de droit, lassée par l’autoritarisme, le paternalisme, l’arbitraire et la corruption.

La Turquie a toujours offert au monde une extraordinaire collection d’intellectuels brillants, humanistes, libertaires, du poète Nazim Hikmet au Prix Nobel de Littérature Orhan Pamuk, d’Elif Shafak, auteure de La Bâtarde d’Istanbul, à Ahmet Insel, directeur du prestigieux mensuel Birikim,  de Cengiz Aktar, artisan du processus de mémoire sur le génocide arménien, au chroniqueur Yavuz Baydar, co-fondateur du site en ligne P24 et lauréat du Prix européen de la presse 2014. Mais ces représentants d’une Turquie sereine et ouverte sur le monde apparaissaient terriblement minoritaires, voire décalés par rapport à une « Turquie de masse » que l’on disait uniquement partagée entre l’ultranationalisme et l’islamisme.

Les manifestations du Parc Gezi, l’an dernier, avaient déjà montré qu’une « autre Turquie était possible ». Les réactions de ces derniers jours à l’encadrement crispé d’Internet et au bannissement de Twitter démontrent que la Turquie moderne s’étend bien au-delà des cercles libéraux ou des mouvements de gauche d’Istanbul. Qu’elle attire des millions de personnes, en particulier des jeunes, qui, dans leur rébellion, pratiquent heureusement davantage la dérision que le baston. Hier, 9 millions de tweets ont été échangés, contre 6 millions un vendredi “normal”, une impertinente réplique des techno-branchés à la mesure d’interdiction décrétée par Erdogan.

L’Europe a-t-elle besoin des intellectuels turcs ?, s’interrogeait Vincent Duclert dans un excellent essai publié en 2010 (Editions Armand Colin). Oui, car ces intellectuels ne sont pas isolés dans leur tour d’ivoire. Ils sont branchés, grâce aux réseaux sociaux mais aussi, plus fondamentalement, par leurs idées et leur engagement, sur une société en mouvement.

« Oui, l’Europe a besoin des intellectuels turcs, et pas seulement pour l’éclairer sur la Turquie, notait Vincent Duclert. Ils rappellent aux Européens l’importance des engagements civiques, le besoin de politique dans les sociétés, le devoir de s’opposer au nationalisme par la raison critique et la souveraineté des citoyens. Ils rappellent à l’Europe son histoire, tout simplement. C’est-à-dire son avenir ».

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Une réponse à Une autre Turquie est possible

  1. ali dit :

    erdogan n’a rien interdit dutout c’est la justice turc qui pour la protection de personne calomnies mansonge etc…c’est plaint à twiter mais sans réponse la justice turc n’a fait que appliquer la loi.
    en 2011 david cameron a été a deux doigt de faire interdire twiter à cause d’un soulèvement qui c’est heureusement vite calmé.
    les lois au niveaux des protections de personnes est très floues cocernant les réseaux sociaux .trés facilement et impunément injurier,calomnier,désinformer..est devenu un spor…
    l’europe essaie de réglementer mais cela prends apparement du temps.
    la france en 2012 a envoyé environt 350 plaintes à twiter,juste quelques une on été pris en considérations…à suivre..

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