Europe-Amérique latine, le désamour ?

La passion brésilienne qui endiable la Belgique risque bien d’être éphémère. Au lendemain de la Finale de la Coupe du Monde, les jingles enrobés de sambas, l’ondoiement des bannières vert et jaune et les grands sourires cariocas disparaîtront aussi rapidement qu’ils nous ont submergés. La longue romance entre l’Europe et l’Amérique latine appartient largement au passé : au Sud du Rio Grande, le Vieux continent ne fait plus rêver et, en Europe, l’Amérique latine, souvent, indiffère. « L’Amérique latine est trop stable », ironisait un ami argentin. « Face à l’Ukraine, à la Syrie, on ne fait évidemment pas le poids… ».

Le continent n’est plus un enjeu géopolitique mondial, comme il le fut lors de la Guerre froide. La Révolution n’est plus à l’agenda. Et pourtant, l’Amérique latine n’est pas apaisée. Au cours des dix dernières années, un million de Latino-américains ont été assassinés, sans que cette catastrophe ne suscite une attention soutenue en Europe. Le Venezuela est secoué depuis des mois par des affrontements violents et personne ne semble vraiment s’en préoccuper. Si l’on parle aujourd’hui de l’Uruguay, c’est grâce son président, José Mujica, un papy ex-guerillero qui a choisi d’être le chef d’Etat le plus humble du monde et de légaliser la marijuana.

L’Amérique latine, qui fut un continent d’épopées magiques et de grandes idées, serait-elle devenue une terre de faits divers et d’anecdotes ? Chaque année, des milliers de touristes européens visitent les sites majestueux du Machu Picchu au Pérou ou de Chichen Itza au Mexique, parcourent, dans les pas de Bruce Chatwin ou de Luis Sepulveda, les terres venteuses de Patagonie, se dorent sur les plages de Punta del Este ou se perdent dans les cafés de Buenos Aires au son des milongas. Le mojito et la caipirinha électrisent des soirées couleur café, avec en musique de fond l’ode au Comandante Che Guevara…Mais c’est une Amérique latine superficielle qui ainsi se dessine, proche finalement des clichés que l’on croyait éculés et qui prévalaient il y a quelques décennies, lorsque, du Rio Grande à la Terre de Feu, le continent offrait un road movie de bandidos mexicains, de barbudos cubains, de chanteurs de tango argentins et de torrides Latinas.

Une passion partagée

Il y eut une époque, toutefois, où les deux continents ne s’ignoraient pas et ne se caricaturaient pas. Pendant des décennies, l’Europe et l’Amérique latine se regardèrent comme des modèles et des sources d’inspiration mutuelle. Des intellectuels, des politiques, des religieux et des artistes, « des écrivains vagabonds, comme le note joliment Philippe Ollé-Laprune, des deux côtés de l’Atlantique, au creux des rêves, ancrés dans des illusions qui invitent à l’ailleurs, projetaient leur imaginaire par-delà les flots ».(1)

Pour l’Européen, le continent latino-américain était un lieu d’authenticité. Dans les années Trente, le poète français Antonin Artaud s’enfonça dans les terres des Indiens Tarahumaras, au Mexique, pour y chercher une pureté oubliée. Au Brésil, l’anthropologue Claude Levi-Strauss « découvrit » des autochtones « vivant en harmonie avec la nature ». Ces Européens couraient le monde pour se connaître eux-mêmes, mais aussi pour fuir des sociétés étouffantes, mornes ou fatiguées. L’écrivain polonais Witold Gombrowicz s’enfuit en Argentine « pour échapper à la bêtise ambiante », écrit sévèrement Philippe Ollé-Laprune.  

Cet « exotisme primitiviste », selon l’expression de Tzvetan Todorov, s’appliquait aussi à la politique. Dans les années 1960, dans le sillage de la victoire castriste à Cuba, et plus tard du sandinisme nicaraguayen au chavisme vénézuélien, des Européens enfoncés dans la grisaille sociale-démocrate rêvèrent d’une Révolution latino-américaine claire et impétueuse. Terre du Bon sauvage, l’Amérique latine devint celle du Bon révolutionnaire. Régis Debray rôda dans les Andes jusqu’à se perdre en Bolivie aux côtés du Che Guevara. Il rêvait d’une « révolution dans la Révolution » et d’un « homme nouveau » que jamais l’Europe des Trente Glorieuses, « avec son petit chapeau, avec son petit manteau, avec sa petite auto », ne pourrait jamais produire.

Des catholiques européens firent aussi de l’Amérique latine une « terre de mission ». La « gauche du Christ » vit même dans la théologie de la libération un retour aux sources christiques pour secouer une Eglise romaine empâtée dans ses richesses et ses conventions. Le continent du prêtre guérillero Camilo Torres, formé à Louvain, et de l’Evêque de Recife, dom Helder Camara, devint en quelque sorte l’horizon indépassable de la vraie chrétienté. 

Le modèle européen

Les Latino-Américains projetèrent eux aussi leurs rêves sur l’autre rive. « Je rêvais de Paris depuis l’enfance à tel point que, au moment de la prière, j’implorais Dieu de ne pas me laisser mourir sans avoir connu Paris », écrivait à la fin du XIXème siècle le grand poète nicaraguayen Ruben Dario. Les Latino-américains cherchaient à s’extraire qui du provincialisme, qui du conformisme, qui du catholicisme. Au gré de voyages ou d’exils, des hommes politiques latino-américains cherchèrent successivement des recettes miracles en Europe : dans le libéralisme britannique, le positivisme français, la social-démocratie allemande, la franc-maçonnerie ou la démocratie chrétienne à la belge. D’autres repensèrent le rêve de Simon Bolivar, l’unification de l’Amérique latine, en se référant à Robert Schuman.

Et aujourd’hui ? Les distances entre les deux rives de l’Atlantique semblent plus longues qu’au temps des cap-horniers, les attentes plus modestes qu’à l’époque d’Auguste Comte ou de Jean Jaurès. Les illusions révolutionnaires des uns se sont évaporées, les « demandes d’Europe » des autres se sont fanées. Daniel Ortega, qui fut un commandant révolutionnaire, n’est plus qu’un caudillo réactionnaire. Le castrisme est en bout de course. Hugo Chavez est sans véritable héritier. Quant à l’Europe, elle apparaît épuisée et désabusée, happée par des crises internes et des conflits de proximité. La fameuse « diagonale Europe-Amérique latine » censée unir les deux continents a disparu dans les tiroirs mouroirs des projets abandonnés. La globalisation a chambardé les cartes et compliqué les réseaux.  Les Eglises évangéliques, en plein essor, ont éloigné l’Amérique latine du Vieux continent. Désormais, de Mexico à Santiago, on rêve autant de Harvard et de Shanghai que de Paris et Barcelone.

Un même destin?

Des deux côtés de l’Atlantique, des intellectuels, des politiques et des militants, pourtant, continuent à se lire, à se voir et à s’apprécier. Les idéaux de liberté, souvent oubliés dans la fascination de naguère pour les caudillos et les comandantes, offrent à leurs relations un socle solide de valeurs partagées.  Dans une certaine mesure, ils ont mis un terme à cette tentation de chercher dans « le continent d’en face » une échappée face à leur propre réalité.  

Peut-être une relation renouvelée germera-t-elle au creux de cette lucidité. « Nous habitons tous ensemble la même maison, hantée par les mêmes fantômes, ensorcelée par les mêmes sortilèges », s’exclamait l’écrivain mexicain Mauricio Tenorio, meurtri par le regard caricatural posé sur son pays convulsé. Les semaines de la Copa au Brésil vont-elles nous le rappeler ou nous le faire oublier ?

(1): Philippe Ollé-Laprune est l’auteur du livre Europe-Amérique latine. Les écrivains vagabonds, Editions de la Différence, Paris, 2014.

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