Sissi ? Non, deux fois non !

Les « vassaux » ne sont plus ce qu’ils étaient ! Alors que le président Moubarak, conscient des milliards de dollars qu’il recevait de ses commanditaires étrangers, veillait à ne pas trop les vexer, le général Sissi n’a pas hésité à ridiculiser les Etats-Unis. Lundi, au lendemain de la visite au Caire du secrétaire d’Etat John Kerry et de son annonce d’un dégel de l’aide militaire américaine, un magistrat égyptien, agissant bien sûr « en toute indépendance », a condamné à de lourdes peines de prison trois journalistes du service anglais de la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera.

Les réactions ont été immédiates et outrées. « Sept ans ? Un verdict scandaleux, une farce », a twitté la célèbre journaliste de CNN, Christiane Amanpour. « Une honte pour l’Egypte », a renchéri Joel Simon, directeur du Comité pour la protection des journalistes (CPJ, New York).

Depuis leur arrestation fin décembre 2013, Peter Greste, Mohamed Fahmy et Baher Mohamed étaient devenus des héros au sein de la profession. Formés au sein de la BBC, de CNN ou encore du New York Times, ces journalistes étaient considérés comme de grands professionnels, à mille lieues du parti-pris islamiste dont on accuse souvent le service arabe d’Al-Jazeera. Partout, des couloirs de l’UNESCO au hall d’entrée de la BBC, des manifestations de soutien avaient été organisées en leur faveur. Un slogan sans équivoque frappait des T-shirts noirs diffusés à des dizaines de milliers d’exemplaires : « Le journalisme n’est pas un crime. #FreeAJStaff ».

La claque infligée au chef de la diplomatie américaine est cinglante, mais c’est à l’ensemble des pays occidentaux que le nouveau président égyptien a fait un bras d’honneur. Non seulement un des journalistes condamnés est canado-égyptien et un autre australien, mais la sentence est tombée, drue comme un coup de matraque, alors que de hauts responsables européens et nord-américains s’étaient laissé persuader que le général allait faire preuve de clémence.

Le dévoiement de la Révolution

Mais pouvait-on attendre autre chose d’un régime issu du dévoiement de la protestation démocratique contre le calamiteux président Mohamed Morsi et d’un coup d’Etat souillé par le massacre indiscriminé de centaines de partisans des Frères musulmans ? Personne n’en doute, à l’exception des porte-plumes du régime qui, dans leurs médias aux ordres, ont choisi de lâcher leurs collègues : la condamnation des journalistes, tout comme les dizaines de condamnations à mort confirmées samedi dernier, constituent une régression. « Un retour au Moyen-Âge », dénonçait John Sweeney, une « grande signature » de la BBC.

Ces mesures vident de sens la normalisation démocratique annoncée. « Le général Sissi ressemble de plus en plus au général Pinochet, nous déclarait un expert américain. En 1973, on avait cru également que le général allait quitter le pouvoir une fois le calme revenu, mais il est resté 18 ans à la tête du Chili ! ». N’est pas Cincinnatus qui veut.

« Il ne peut y avoir de réels espaces de liberté au sein d’un système politique qui accepte seulement les mécanismes démocratiques qu’il peut manipuler », nous confiait un journaliste égyptien. A l’image de ces récentes élections  présidentielles, préparées manu militari, encadrées et fliquées, avec des centaines d’opposants en prison et une presse servile ou muselée. « Les différences d’opinion sont désormais interdites. Seule la louange est tolérée, au dépens de la vérité », s’est insurgé le grand écrivain Alaa El Aswany (auteur récemment de L’Automobile Club d’Egypte), qui avait combattu sans équivoque les Frères musulmans.

Parler vrai

Depuis le coup d’Etat, l’Europe et les Etats-Unis se sont généralement montrés incapables de parler vrai aux dirigeants du plus grand pays arabe. Confronté à la condamnation des journalistes et aux protestations des grands médias occidentaux, ils ont bien dû cette fois hausser le ton. John Kerry a parlé d’une « sentence draconienne ». Mais la normalisation des relations avec Le Caire reste leur objectif prioritaire. Même s’ils savent que la vision du très pieux général Sissi n’est guère éloignée de celle, anti-occidentale et illibérale, des Frères musulmans. Même si le nouveau régime représente le Moubarakisme sans Moubarak, c’est-à-dire le règne d’une caste militaire qui couvre du drapeau national ses prébendes et ses rentes. Même si les partisans de cette Restauration attisent sans vergogne l’hostilité de l’opinion à l’égard de l’Occident.

L’évolution de l’Egypte met au défi la diplomatie occidentale des droits de l’homme. Celle-ci requiert, en effet, un minimum de cohérence. Le « deux poids deux mesures » qui, lors de la Guerre froide, permettait, dans le même souffle, de semoncer Brejnev et de saluer Pinochet, n’est plus de mise.  Comment critiquer l’autoritarisme de la Russie ou de Iran quand on appuie des généraux égyptiens qui tirent dans la foule et embastillent des journalistes ? Si la géopolitique a ses lois d’airain, elle ne force en tout cas personne à valser avec des dictateurs.

 

 

 

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