“Je ne me décourage jamais”

Exposé dans l’ancien arsenal de Saint-Servan, en face du musée des Cap-Horniens à Saint-Malo, l’Ar Zénith, un Dundee breton de 21 mètres, fut le premier bateau civil français à rejoindre le général de Gaulle au lendemain de l’appel du 18 juin 1940. La poignée d’homme qui, ce jour-là, mirent le cap sur Plymouth appartiennent à la légende de la France libre. Leur pied de nez au « réalisme » et au conformisme ambiants constituèrent l’essence même de l’engagement résistant, de cette « aventure incertaine » qu’évoque si bien dans ses mémoires Claude Bourdet, l’un des principaux animateurs de la résistance et directeur du journal Combat.(1)
En ces moments où la France, tétanisée par la défaite, voyait dans le maréchal Pétain un sauveur, aucun bookmaker n’aurait osé parier sur ces « aventuriers », sur ces « marginaux », qui refusaient d’accepter « l’évidence » de la reddition et la « nécessité » de la soumission. La Résistance n’était pas encore à la mode. Alors que ces têtes brûlées larguaient les amarres et levaient les voiles pour l’Angleterre, ceux qui étaient « dans le vent » étaient pétainistes.La Déclaration universelle des droits de l’Homme a été, dans une large mesure, inspirée par des hommes issus de la résistance au nazisme, comme René Cassin et Stéphane Hessel. Mais cette Déclaration est-elle encore « à la mode »? Samedi dernier, c’est sur cette question qu’ont planché près de 300 militants d’Amnesty International, réunis à Louvain-la-Neuve pour leur Université d’été. Comment ne pas s’inquiéter, en effet, de l’emballement de l’actualité, de la montée en puissance de l’extrême droite, du surgissement maléfique de l’Etat islamique au Moyen-Orient, des combats d’un autre âge en Ukraine, de la violence des narcos en Amérique centrale et de la énième guerre de Gaza? Et comment ne pas relier ces événements aux commémorations des deux Guerres mondiales, même si la narration exaltante de la Libération en 1944 compense en partie le rappel angoissé des folies et des atrocités de 14-18?

Un âge d’or?
Une certaine nostalgie semble avoir saisi le mouvement des droits de l’Homme. Certains, comme Stephen Hopgood, auteur d’un essai controversé titré The Endtimes of Human Rights (Fin d’époque pour les droits humains), en viennent même à évoquer les années 1990 et le début des années 2000 comme un âge d’or, balisé par la création de nouvelles institutions et la proclamation de nouveaux concepts. Le discours des droits humains semblait alors s’imposer comme le prêt-à-penser de l’action politique et comme le prêt-à-porter de la diplomatie. Semblait…car les années 1990 furent aussi celles du génocide au Rwanda et du massacre de Srebrenica, auxquels tentèrent de répondre la Cour pénale internationale et la Responsabilité de protéger. Elles furent aussi celles d’une globalisation qui ne fut pas que libérale et heureuse, sapant des sociétés, creusant les inégalités, attisant les identités meurtrières. Et elles s’enchainèrent en 2001 avec l’attaque terroriste du 11 septembre à New York et Washington et les dérives et abus que provoqua la riposte des Etats.
« Remettons les choses en perspective, confiait récemment Ken Roth, le directeur de Human Rights Watch, à qui un journaliste du journal genevois Le Temps demandait si la défense des droits de l’homme n’était pas en train d’être perdue. Il y a une trentaine d’années, disait-il, « la plupart des pays d’Amérique latine étaient des dictatures. L’Europe de l’Est était sous le joug communiste. L’apartheid sévissait en Afrique du Sud. Bien sûr, il y a des déceptions: la Russie fait marche arrière. Mais il est impossible de généraliser. Les évolutions sont autant positives que négatives ».
A ce constat clinique, Ken Roth ajoutait une phrase plus personnelle, bien plus significative, en fait, de la spécificité du combat des droits de l’Homme. « Je ne me décourage jamais », disait-il. La question de la « mode » n’est pas essentielle, en effet, pour ceux qui s’engagent, comme des Cap-Horniens, dans ce voyage au long cours.
Certes, ces dernières années, le mouvement des droits de l’Homme s’est professionnalisé et institutionnalisé. Ses experts et ses juristes ont occupé l’avant-scène diplomatique et médiatique. Dans les zones de conflits, ses « rapporteurs » ont souvent pris la relève des reporters de la presse internationale. Ses analystes ont même contesté aux partisans de la Realpolitik le monopole du principe de réalité. La semaine dernière, lors d’une conférence du German Marshall Fund, à Bruxelles, Federica Mogherini, récemment nommée Haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité, leur a largement donné raison: de l’Ukraine à l’Irak, les crises que les Etats affrontent dans l’urgence et la confusion auraient sans doute pu être prévenues ou tempérées, si davantage d’attention avait été accordée, plus tôt, plus sérieusement, aux droits humains.

Des coureurs de fond
Les réalistes ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Au-delà des envolées lyriques qui accompagnent inévitablement leurs rassemblements, les militants des droits de l’Homme sont conscients des rapports de force: ils croient aux “petits actes de rébellion“(1) bien plus qu’aux grands basculements. Ils ont le sens de l’histoire, comme un coureur de fond a le sens de la distance: il a fallu 9 ans pour que le geste de Rosa Parks, refusant de quitter le siège d’un Blanc dans un bus de Montgomery en Alabama, débouche sur le vote de la loi sur les droits civiques et l’égalité raciale. Plus de 30 années se sont écoulées entre le massacre de Sharpeville et la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Le général Pinochet a régné pendant 17 ans, le général Jaruzelski pendant 10 ans. Entré dans La Havane en 1959, Fidel Castro est toujours le vrai lider maximo. De surcroît, rien, jamais, n’est acquis. Tout est réversible, même la veste de ceux qui, hier, portaient à la boutonnière le badge de la liberté.
Dans cette logique, la mode, synonyme d’opportunisme et de conformisme, n’a pas sa place, sauf si ce mot évoque les cycles versatiles de l’Histoire. C’est l’éthique de la conviction, imperturbable, indémodable, qui continue à inspirer les militants des droits humains et les résistants. Le 19 juin 1940, les aventuriers de l’Ar Zénith n’avaient aucun plan stratégique. Leur décision ne répondait à aucun calcul ni à aucun cadre logique. Leur sursaut fut vital, essentiel. Comme le fut l’engagement de Nelson Mandela ou Vaclav Havel contre l’injustice et l’oppression. Comme le fut celui de Peter Benenson, qui fonda Amnesty International en 1961. Comme l’est aujourd’hui celui de millions de “gardiens de la flamme”, ces militants citoyens d’Amnesty et d’innombrables autres associations, qui, partout, du BanglaDesh à la Colombie, de la Russie à la Tunisie, s’insurgent contre le racisme, le terrorisme, le trafic d’être humains ou le travail forcé sans se demander si leur combat est à la mode ou non.
« Nous sommes peut-être impuissants car notre époque déroule son terrible ordre du jour sans tenir compte de notre colère et de nos plaintes, écrivait en 1935 l’écrivain allemand antinazi Klaus Mann. Tant pis pour nous comme pour notre époque. On pourra donc plus tard nous reprocher d’avoir été impuissants, mais pas de nous être déshonorés ». Ce sentiment d’impuissance a depuis toujours accompagné le mouvement pour la liberté. Mais il est passager tandis que l’honneur, lui, est inscrit dans l’éternité.

(1) Des Petits Actes de Rébellion, Steve Crawshaw (Amnesty International) et John Jackson, Editions Balland, Paris, 2011.

Note (1) : J’avais écrit, dans la version originelle de cette chronique, que Claude Bourdet était “fondateur du mouvement Combat”. Un lecteur nous écrit aimablement que ce mouvement a été fondé par H. Frenay (voir commentaire) et je l’en remercie. Claude Bourdet, dans ses Mémoires, signale que ce nom, Combat, titre du journal issu de la fusion des publications résistantes Liberté et Vérités, fut finalement préféré à celui de Mouvement de libération française lors de la fusion fin 1941 entre le Mouvement de libération nationale, effectivement créé par Frenay, et le mouvement Liberté de Fr. de Menthon. Bourdet, comme le dit sa bio dans Wikipedia, “participa activement” à la création du mouvement et du journal Combat. Ma nouvelle formulation permet sans doute de répondre aux remarques énoncées dans le commentaire.

Pour plus d’informations sur cette période cruciale, je vous conseille de lire Claude Bourdet, L’Aventure incertaine. De la Résistance à la Restauration, Editions Stock, Paris, 1975; Henri Frenay, La Nuit Finira: Mémoires de Résistance 1940-1945, Editions Michalon 2006; Yves-Marc Ajchenbaum, Combat 1941-1974. Une utopie de la Résistance, une aventure de presse,  Editions Gallimard 2013, et  le très récent Gilles Perrault, Dictionnaire amoureux de la Résistance, Plon/Fayard, 2014

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Une réponse à “Je ne me décourage jamais”

  1. Serge dit :

    Claude Bourdet n’est pas le fondateur du mouvement de résistance Combat, il s’agit de Henri Frenay le “Carnot” de la résistance qui dés 1940 posa les premières esquisses de ce mouvement et de son journal qui deviendra Combat lors de la fusion avec le mouvement de F. de Menthon, À. Camus et À. Malraux écriront dans le journal Combat. Quant à lui C. Bourdet grand résistant dirigera le mouvement après que Frenay eut rejoint le Général de Gaulle à Alger. Bourdet reviendra des camps de concentration et sera un des fondateurs de l’observateur qui de viendra plus tard le nouvel observateur.

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