Liberté de la presse: qui tue les journalistes au Honduras?

La visite qu’effectue actuellement le président du Honduras, Juan Orlando Hernandez, en Europe risque bien de passer inaperçue. Dans le contexte de guerre contre le djihadisme ou Ebola, la situation de ce petit pays d’Amérique centrale est largement gommée de l’agenda de l’information.
Et pourtant, le Honduras est un pays que de nombreux services de renseignements et d’agences internationales observent avec préoccupation. Comment ne pas s’intéresser à un pays qui enregistre le taux d’homicide le plus élevé au monde. En 2013, il s’établissait, selon les Nations Unies, à 90 homicides par 100.000 habitants, contre un taux de 1,6 en Belgique.La raison de cette violence ? Les cartels de la drogue, qui ont fait de ce pays un pivot de leurs filières, et les maras, ces gangs urbains issus ou inspirés des gangs latinos des Etats-Unis, qui ont largement pris le contrôle « insécuritaire » du pays. Mais aussi une longue histoire d’inégalités sociales, de violences liés à la propriété de la terre, de coups d’Etat.

Les répliques du pustch de 2009
La dernière rupture institutionnelle a eu lieu en 2009. Il avait conduit au renversement de Manuel Zelaya, proche de la gauche « bolivarienne » latino-américaine. Une partie de la violence qui prévaut actuellement au Honduras vise encore les partisans du président déchu et, en particulier, les militants du Front national de résistance populaire (FNPR) et du parti LIBRE. Presque personne toutefois n’est à l’abri, ni les militants politiques, ni les syndicalistes, ni les responsables d’associations rurales ou environnementales, ni les citoyens, victimes collatérales, otages en fait, de la délinquance qui sévit dans ce pays.
L’épidémie de délinquance qui règne au Honduras s’est aussi traduite par une très forte émigration en direction des Etats-Unis. C’est du Honduras que sont venus en partie ces dizaines de milliers d’enfants mineurs, migrants non accompagnés, qui, au cours de l’été, ont fait la « une » de la presse américaine. Pour les jeunes des quartiers pauvres de Tegucigalpa ou San Pedro Sula menacés par la brutalité des gangs et l’arbitraire des forces de sécurité, la fuite vers les Etats-Unis est une promesse d’avenir, en dépit des risques immenses de la traversée du Mexique et du passage clandestin de la « Frontera norte ».

Qui tue les journalistes?
La liberté de la presse est un autre baromètre du mauvais état de santé du Honduras. “Qui tue les journalistes d’Amérique centrale ? »: le titre du rapport que le Comité de protection des journalistes (CPJ, New York) vient de présenter à Tegucigalpa est sans appel. « Parmi la violence et l’instabilité causées par le crime organisé et la corruption en Amérique centrale, le Honduras et le Guatemala connaissent une croissance alarmante du nombre d’assassinats ou d’attaques de journalistes, écrit son auteure, Sara Rafsky. Au fur et à mesure que la peur s’empare des salles de rédaction, les médias et les journalistes critiques se retrouvent confrontés à des gouvernements de plus en plus hostiles à toute forme de dissidence ».
En raison de la polarisation politique, de l’omniprésence des gangs mais aussi de la corruption qui règne aussi au sein de la profession, il est souvent difficile de clairement identifier les raisons des attaques contre les journalistes. Le CPJ, qui utilise des critères très prudents, a dénombré, depuis le coup d’Etat de 2009, 3 journalistes dont on peut raisonnablement dire qu’ils ont été tués en représailles de leurs activités professionnelles. L’organisation continue d’enquêter sur 14 autres cas pour lesquels le motif reste incertain. D’autres ONG, note le CPJ, présentent des chiffres beaucoup plus élevés.
« L’impunité est presque totale », ajoute le CPJ. Si les tueurs d’un journaliste radio très connu, Alfredo Villatoro, ont été arrêtés et condamnés, ce cas reste l’exception. Les commanditaires, en particulier, échappent totalement à la justice.

Les pouvoirs de fait
Confrontée à la violence, la presse s’est largement réfugiées dans l’autocensure. Dans une certaine mesure, le silence que s’imposent les journalistes est plus grand que lors des dictatures militaires qui ont émaillé l’histoire du pays. La liberté de la presse est plus grande aujourd’hui, mais elle est sapée  par les « pouvoirs de fait », les trafiquants de drogue et leurs alliés. « Sous le règne des militaires, note Rodrigo Wong Arevalo, propriétaire de Canal 10, vous saviez à qui vous aviez à faire. Maintenant, avec le crime organisé, vous ne savez pas qui vous fait face ».
« La situation est particulièrement difficile en dehors des grandes villes, poursuit Sara Rafsky, et en particulier dans des régions comme le département d’Olancho, où le crime organisé s’est tellement bien implanté que ses hommes de main circulent ouvertement et en armes dans les rues ». L’intimidation est permanente. « Les trafiquants de drogue ont identifié les membres des familles des journalistes et connaissent leurs mouvements, confie un correspondant local. Ils ont leurs yeux et leurs oreilles au sein de la police et du ministère public ».

Priorité à l’état de droit
Selon la presse hondurienne, Juan Orlando Hernandez devrait s’entretenir à Bruxelles avec le président de la Commission José Manuel Barroso, le président du Conseil Herman Van Rompuy et le vice-président du Parlement européen Antonio Tajani, du parti Forza Italia. Tous trois appartiennent au Parti populaire européen, membre de l’Union démocrate internationale, la coalition de partis conservateurs, basée à Londres, à laquelle appartient le Parti National du Président hondurien.
Si le Honduras est officiellement en quête d’investissements, l’attention risque cependant de se porter sur des questions de sécurité et d’Etat de droit, deux conditions essentielles au développement du pays. L’Union européenne appuie des programmes de renforcement de l’Etat de droit en Amérique centrale, dans la ligne de la stratégie européenne en matière de sécurité citoyenne en Amérique centrale, adoptée fin juillet par le Conseil. L’un des sujets de discussion pourrait être le mécanisme de protection actuellement discuté au Honduras, du moins c’est ce que pourraient souhaiter les ONG, en vue de la création d’un conseil spécial chargé de protéger les défenseurs des droits humains, les journalistes et le personnel de justice.
Le Service européen d’action extérieure vient également d’annoncer l’ouverture d’un prix de « journalisme des droits humains », en coopération avec le Collège des Journalistes du Honduras. Ce sera sans doute un test de la liberté d’informer, un levier essentiel  à l’Etat de droit et au développement équitable.

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