La dernière chance de l’Europe?

Les auditions des futurs commissaires européens ont donné un certain éclat, cette semaine, à l’Union européenne. Gageons que certains aimeraient que pareil examen public soit imposé à tous ceux qui ambitionnent d’entrer dans un gouvernement national ou régional.

Mais cet exercice démocratique ne peut gommer le malaise. Il ne peut dissiper l’idée, au sein d’une partie significative de l’opinion, que l’Union européenne est « l’homme malade de l’Europe », comme on disait au XIXème siècle de l’Empire ottoman finissant. Même si les partis pro-européens traditionnels disposent d’une majorité confortable, même si leurs chefs de file, comme toujours, se sont partagé les fonctions les plus prestigieuses, ils ne sont pas loin, pour les Euro-cyniques, de ressembler aux vizirs fatigués de la Sublime Porte. Les instruments du pouvoir sont là, les institutions fonctionnent cahin-caha, mais il n’y souffle le plus souvent que des idées conventionnelles, timorées ou moribondes.

Les frondeurs, d’ailleurs, sont de plus en plus nombreux et de plus en plus sûrs d’eux. Ils grondent et plastronnent. Mais contrairement aux réformistes ottomans de l’époque du Tanzimat, qui étaient animés par les idées de liberté et de modernité, la plupart d’entre eux incarnent la régression et l’incivilité. Le constat est tragique: l’Europe qui avait été pensée comme le meilleur bouclier contre le réveil des extrémismes, des nationalismes et des populismes est devenue au fil des années le meilleur allié de ceux qu’elle prétendait combattre.

Marine Le Pen n’aurait pas fait 25% des voix si elle n’avait pas pu taper dans le punching ball européen. Elle n’aurait pas gagné à sa cause autant de moutons égarés, sans la présence depuis des années à la tête des institutions européennes de personnalités apparemment insensibles aux angoisses sociales et identitaires suscitées par une globalisation impitoyable et insolente.

L’Establishment européen fera-t-il son post-mortem ? En sera-t-il capable? Ne serait-il pas temps, clament les « anti », de tout simplement conclure que cette Europe-là est nue, comme le Roi dans le conte d’Andersen?

Ces jugements apparaîtront évidemment excessifs à tout esprit européen bien né. La réalité européenne est une réalité, dirait Monsieur de La Palice. Elle est constituée d’institutions concrètes, de traités qui ont force de loi, de directives impératives, d’échanges intenses, de coopérations étroites et il faudra bien plus qu’une élection européenne anémique pour en démontrer l’inanité. C’est d’ailleurs sur ce constat réaliste que les pro-Européens classiques à la Martin Schulz ou à la Jean-Claude Juncker fondent leur vision formatée de l’avenir de l’Union. Mais ce faisant, ils risquent bien, à leur corps défendant, de poursuivre le délitement du projet européen.

Rabique ou anachronique
Il y a deux manières frustres et primaires d’être contre l’Europe, à supposer que ce mot désigne un projet de « puissance tranquille », d’universalisme et d’humanisme. Et non pas une association à but uniquement lucratif  de peuples dressés sur leurs ergots nationaux, la tête dans les brumes du passé. Les premiers, les “anti” les plus primaires, appartiennent sans surprise à l’extrême droite: au nom d’un Occident aussi mythifié que l’Atlantide, ils rêvent d’une Europe ethnique, rabique, inique. Les deuxièmes, les “anti” à la Nigel Farage, sont nostalgiques d’un monde fané et reportent sur la diabolique « Brussels » la responsabilité de leur propre anachronisme.

Toutefois, les grands partis traditionnels et respectables ont eux aussi, peu ou prou, contribué à détricoter cette Europe progressiste, protectrice, éclairée que nous promettaient Jacques Delors et consorts. Le Parti populaire européen, qui n’est pas seulement celui de Marianne Thyssen mais aussi celui de Silvio Berlusconi, s’est éloigné de ses racines sociales-chrétiennes. Les socialistes, un temps séduits par la « Troisième voie » du blairisme, ont dérivé dans un néolibéralisme qu’ils prenaient à tort pour du modernisme. Les libéraux ont en partie oublié les leçons de modérantisme de Raymond Aron et placé le capitalisme en pilotage automatique. En fait, en adoptant largement le modèle économique anglo-saxon, en négligeant l’Europe sociale, en s’abstenant d’imposer une Europe fiscale, en dérégulant la finance, ces partis traditionnels ont eux aussi affaibli le modèle européen et fait le jeu des populismes.

Plus de quelle Europe?
Que faire? « Il faut plus d’Europe », clamaient en 2012 le libéral Guy Verhofstadt et l’écolo libéral-libertaire Daniel Cohn-Bendit dans un essai vibrant sur le fédéralisme européen. Sans aucun doute. La panne actuelle de l’Europe provient en partie des égoïsmes nationaux et des presbyties souverainistes. Toutefois, le débat sur « plus ou moins d’Europe » n’a guère de sens s’il ne s’accompagne pas d’une réaffirmation autre que rhétorique de toutes les valeurs censées inspirer l’Union européenne. Et l’une de ces valeurs est aussi la justice sociale.

Justice et liberté : c’est dans ce binôme que s’était inscrit après la Seconde guerre mondiale l’identité démocratique européenne, tout comme le « libéralisme américain » issu du New Deal qu’avait incarné de 1933 à 1945 le président démocrate Franklin Roosevelt. Certes, sous ces mots se sont construits au cours des Trente Glorieuses des bureaucraties d’Etat boursouflées, des corporatismes syndicaux et des conservatismes sociaux qui ont fini par plomber l’économie européenne…et par ouvrir la voie à Margaret Thatcher et à ses imitateurs. Mais ces excès de « l’ogre philanthropique » dont parlait Octavio Paz ne justifient pas que les mots de justice sociale soient aujourd’hui largement absents du discours officiel européen, alors que cette question des inégalités est redevenue un sujet essentiel du débat politique, comme en atteste le succès du livre de Thomas Piketty Le capital au XXIè Siècle.

Cette « question sociale », comme le rappelle Zeev Sternhell dans son dernier livre Histoire et Lumières, est le terreau de la droite de rupture, de cette droite extrême qui fréquente les travées des parlements européens et qui maraude désormais sur les terres de gauche. Or, si « Les riches ont gagné », comme le clame Jean-Louis Servan Schreiber, c’est aussi en partie à cause de l’Union européenne, perçue par une partie de sa population comme « un corps étranger », élitiste et hostile.

« Le populisme n’a d’autre force que la faiblesse intellectuelle et morale des partis de gouvernement », écrit le socio-économiste Bernard Perret dans la revue Esprit. Face aux inquiétudes de la globalisation, l’Europe a besoin, en effet, d’un « projet structurant » qui prenne le contrepied intellectuel et moral de l’ultra-libéralisme économique pour contrer les « peuplismes » et sauver le libéralisme politique.

Autant dire que si les plus hauts responsables européens se bornent à tenter de gérer avec zèle un capitalisme global qu’ils ne contrôlent pas et une finance débridée qu’ils ne comprennent plus, l’Europe et la démocratie finiront, tôt ou tard, par s’étioler. Comme l’Empire ottoman.

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