Couvrir Ebola: plus dangereux que le journalisme de guerre?

L’épidémie d’Ebola est une urgence humanitaire et médicale. Elle pose aussi des questions cruciales aux journalistes qui couvrent cette crise inédite. Comment éviter en effet que, de l’indifférence face aux premières alertes de Médecins sans frontières, l’on passe brusquement à l’emballement médiatique? Comment empêcher que des Etats ne cherchent à voiler leurs erreurs et leurs imprévoyances en imposant le black out des informations? Comment finalement protéger les journalistes locaux et les envoyés spéciaux de la presse internationale qui, inévitablement, côtoient les victimes et se retrouvent ainsi exposés au risque de contamination?
Les risques sont réels: trois journalistes libériens et deux de la Sierra Leone sont morts d’Ebola. Un journaliste américain travaillant pour la chaine de télévision NBC News a contracté la maladie et a été rapatrié aux Etats-Unis.
Pour beaucoup de journalistes, couvrir Ebola apparaît même plus dangereux que le journalisme de guerre. « Nous avons moins de difficultés à trouver des journalistes pour aller en Irak ou en République centrafricaine que dans des régions touchées par Ebola », déclare ainsi Claire Hedon, de Radio France Internationale. « La menace de cette épidémie est invisible. Dans les zones de guerre, vous pouvez voir où les obus tombent », renchérit Sofia Bouderbala, rédactrice en chef adjointe pour l’Europe et l’Afrique à l’Agence France Presse.

A distance

Les mesures de sécurité sont dès lors impératives, à l’exemple de celles détaillées dans le manuel de sécurité du Comité de Protection des Journalistes. Les rédactions conseillent à leurs envoyés spéciaux de respecter strictement, jusqu’à l’obsession, les mêmes mesures que celles adoptées par les personnels de soin: les gants, les désinfectants, les masques, etc. Elles les enjoignent aussi de « ne rien toucher ni personne ». Les photographes sont ainsi amenés à utiliser leur téléobjectif et les reporters à faire des interviews à plusieurs mètres de leurs interlocuteurs. « J’ai interviewé des malades à deux mètres de distance, explique Yves Rocle, de Radio France Internationale, afin de ne pas être touché par des postillons ». Tout geste imprudent, toute inattention, peut avoir des conséquences dramatiques.
Dans cette recherche de la sécurité, les journalistes des grandes rédactions internationales sont mieux placées que leurs collègues des rédactions locales, qui ne disposent le plus souvent que de moyens financiers dérisoires. L’équipe de la BBC, par exemple, est accompagnée d’un expert en risques biologiques, alors que les reporters locaux sont privés de tout. « Où les journalistes trouveraient-ils des kits de protection, alors qu’il n’y en a pas assez pour le personnel médical », déclare Mae Azango, journaliste de FrontPageAfrica au Liberia.
La sécurité reste également essentielle une fois rentré de reportage. Si la BBC et l’AFP permettent à leurs reporters de reprendre directement leur travail au sein de la rédaction, l’agence américaine Associated Press demande à ses journalistes de rester trois semaines chez eux afin d’éviter tout risque de contagion.

Censures et “paniques”
La liberté de la presse est aussi une victime collatérale de l’épidémie, au Liberia du moins, où  la présidente Ellen Johnson Sirleaf a multiplié les mesures de restriction à l’encontre des médias. “Le 2 octobre, écrit Peter Nkanga, correspondant du CPJ en Afrique de l’Ouest, le gouvernement a annoncé des nouvelles mesures interdisant au personnel soignant de parler à la presse et imposant à tous les correspondants locaux et internationaux d’obtenir une autorisation officielle avant d’interviewer des patients ou de filmer des installations de santé ». Or, comme le souligne aussi Peter Nkanga, la presse peut jouer un rôle essentiel dans la lutte contre l’épidémie en informant largement, principalement au travers de la radio, le média le plus populaire dans la région. Ainsi en Sierra Leone, l’Association des journalistes collabore avec l’ONU et le gouvernement pour former les journalistes et leur apprendre à informer avec précision et responsabilité.
Il est essentiel, en effet, que l’opinion soit correctement informée afin d’éviter des rumeurs qui peuvent à tout moment compliquer l’action médicale ou susciter des réactions de panique voire de violence. Comme en Guinée, où, en septembre, 8 personnes, dont 3 journalistes, ont été tuées par une foule persuadée que les travailleurs de la santé répandaient l’épidémie.
Cette leçon vaut également pour la presse internationale dans la mesure où certains médias, particulièrement les télévisions d’information en continu aux Etats-Unis, ont cédé, dans un premier temps, au « journalisme hystérique », comme le souligne la revue de l’école de journalisme de l’Université Columbia, et exploité la paranoïa d’un public brusquement saturé d’images dramatiques et angoissantes.
Plusieurs médias ont mis en place des procédures destinées à couvrir sérieusement l’épidémie, en vérifiant l’information, en la contextualisant, en évitant aussi d’en faire un enjeu partisan sur la scène politique. Un site spécialisé a même vu le jour: intitulé Ebola Deeply (Ebola en profondeur), il a pour ambition d’offrir le maximum d’informations, mais aussi de les passer au crible et de contrer les rumeurs et la désinformation. « Pour moi, les choses sont claires, déclare Jon Gosier, l’un de ses animateurs. La mauvaise information crée l’hystérie et l’hystérie débouche sur des erreurs ». « Dans tout ce bruit, il faut offrir de la cohérence », ajoute sa directrice Lara Setrakian.

L’épidémie est une occasion tragique mais exceptionnelle pour démontrer qu’en « arbitrant entre le vrai et le faux », en apportant du sens et de la connaissance, le journalisme peut contribuer aussi à sauver des vies.

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