Les guignols de la désinfo

« La vérité est toujours la première victime de la guerre ». Alors, à l’aune de cet adage, sommes-nous déjà en guerre avec la Russie? Depuis le début de la crise ukrainienne, la bataille de l’information et de la désinformation fait rage. Les camps en présence n’ont de cesse de tenter de contrôler la narration du conflit.
Et ça marche, car s’il y a bien une caractéristique des temps de guerre, c’est le désir de mensonge. « Les gens sont plus disposés à mourir qu’à réfléchir pour leur pays», écrivait déjà Frank Cobb dans le New York World à la sortie de la guerre 14-18. Celle-ci avait amplement démontré que les peuples, saoulés de nationalisme belliqueux, aspiraient à être trompés. Jusqu’au moment où ils se retrouvèrent dans les tranchées.
Dans cette guignolade de l’info, la Russie et la majorité de ses médias se sont particulièrement distingués, en multipliant les rumeurs, en maquillant des images, en bâtissant des théories du complot, en qualifiant de nazis tous les Ukrainiens pro-Européens. Toutefois, dans cette tentation du mensonge, la nature des régimes politiques est relativement indifférente. Une démocratie, ça trompe aussi énormément. Les Etats-Unis n’hésitèrent pas, lors de la guerre du Golfe en 1990-91, à engager des agences de « gestion des perceptions », dont, disait un de ses praticiens, “le mensonge est le métier”. Et c’est ainsi que la presse internationale se retrouva gavée de bobards. Lors de la préparation de la guerre en Irak en 2003, l’administration Bush mit également en place une extraordinaire machine de bruits destinée à disqualifier ses critiques et à mobiliser ses partisans. Et c’est ainsi que l’Amérique partit en guerre, la certitude à la boutonnière, convaincue que Saddam Hussein était complice des attentats du 11 septembre 2001 et qu’il détenait d’immenses stocks d’armes de destruction massive.

Autocensures

La démocrate américaine offrait pourtant des correctifs et des garde-fous. Le Congrès aurait dû scrupuleusement exiger des preuves et modérer les ardeurs de l’Exécutif. La presse aurait dû se dresser comme un « chien de garde » et mordiller toutes les affirmations officielles. Aucune censure ne régnait aux Etats-Unis, sinon celle, insidieuse, que provoque la connivence avec le pouvoir, ou celle, opportuniste, que demande l’opinion publique. Or, comme le disait le sage Walter Lippmann, « souvent l’opinion publique est trop belliciste en temps de guerre et trop pacifiste en temps de paix ».
Les voix discordantes purent s’exprimer, sans craindre l’arrivée au chant du coq de personnages sinistres au long manteaux. En fait, ces voix s’exprimèrent, de Barack Obama à l’écrivain Norman Mailer, mais elles furent minoritaires et presque inaudibles, car la majorité des politiciens et des journalistes craignaient de déplaire à leur électorat ou à leur lectorat en contestant un Président sanglé dans son uniforme de protecteur et de vengeur de l’Amérique agressée. Ils eurent tort, car ils perdirent dans cette aventure une partie de leur crédibilité et de leur pouvoir. Comme le dit en substance Le Canard enchainé, « la liberté ne s’use que quand on ne s’en sert pas ».

La parole unique
En Russie, par contre, si les voix dissonantes sont inaudibles, c’est sur ordre du pouvoir. Depuis son accession à la présidence en 2000, Vladimir Poutine a mis les médias au pas. L’Etat a confié à ses oligarques les plus grands journaux et les plus grandes chaînes de télévision. Les rares médias dissidents se sont vus repousser sur les franges de la société, quand ils n’étaient pas accusés d’être des « agents de l’étranger ». Internet a été discipliné. Entretemps, une vingtaine de journalistes ont été assassinés. Par qui? En tout cas, en toute impunité.
Les Russes ne sont pratiquement plus exposés aujourd’hui qu’à un seul discours, celui du pouvoir, qui use et abuse du patriotisme, des mythes impériaux et de l’Orthodoxie pour justifier ses agissements internationaux. 72% des Russes approuvent la censure patriotique. 86% pensent que l’Occident ment.
La Russie a appliqué la même recette sur la scène internationale, dans le cadre d’une stratégie globale de fabrication de l’information au diapason de ses ambitions d’être le contre-modèle de l’Occident décadent. Avec sa chaîne multilingue RT capable d’atteindre des centaines de millions de téléspectateurs, avec une agence de presse Rossiya Segodnya body-buildée, avec la création d’une trentaine de « Sputnik news hubs » de par le monde, la Russie mène rudement la bataille des images et des idées. Et elle trouve un public attentif parmi ceux, et ils sont nombreux, qui ne sont pas convaincus de la bonté intrinsèque de l’Occident.

Le fou du Roi
Le contrôle de l’information est souvent imposée au nom de l’intérêt supérieur de la nation, car la liberté fait désordre. Corseté dans sa verticale du pouvoir, Vladimir Poutine devrait pourtant se souvenir de l’admonestation du légendaire journaliste dissident américain, I.F. Stone: « Les politiciens courent au désastre, ironisait-il, s’ils se mettent à fumer le haschich qu’ils distribuent à leur peuple ». Il devrait aussi réfléchir à la « guerre idiote », comme l’appela Barack Obama, en Irak: si le monde aujourd’hui est confronté à l’horreur de l’Etat islamique, c’est en partie parce que l’administration Bush, en 2003, n’eut pas assez de contradicteurs. Si la Russie risque de se perdre dans le conflit ukrainien, c’est aussi parce qu’elle fait taire tous ses mal-pensants. La raison d’Etat a toujours besoin d’un fou du Roi.

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