Le bras d’honneur des hommes sans honneur

Un sentiment d’impunité corrode nos sociétés. Qu’elles chipent ou qu’elles trichent, qu’elles vandalisent ou qu’elles incendient, voire même qu’elles blessent ou qu’elles tuent, des personnes qui apparaissent coupables « aux yeux de tous » échappent à la sanction de la loi ou s’en tirent « à bon compte ». Parce qu’elles sont trop jeunes ou trop âgées. Parce qu’elles ont de très bons avocats ou qu’elles sont des fiers à bras. Parce que des fonctionnaires de justice se sont trompés ou que le pouvoir protège les siens.

Ce sentiment est sans doute excessif, mais si, comme le dit Jean-Noël Jeanneney, « une idée fausse est un fait vrai », cette perception “populaire” ne peut être balayée d’un revers de la main.

La crise financière n’a fait qu’accroître ce sentiment d’injustice. Il ne se passe guère de mois sans que l’on apprenne qu’une grande entreprise, poursuivie pour fraude fiscale ou pollution, bénéficie très opportunément d’un vice de procédure ou d’une prescription. Pratiquement tous les dossiers de banques débridées et de fonds d’investissements exaltés ont débouché sur la relaxe des gestionnaires enrichis et sur la décharge des administrateurs indolents. Pratiquement aucun de ces responsables du dérèglement du monde, comme le confirme Marc Roche dans son dernier livre Les Banksters, n’a été réellement inquiété.
En face, ceux qui disent s’insurger par « peuplisme » contre ces castes de privilégiés ne sont pas les derniers non plus à profiter de l’impunité. Que craignent les bonnets rouges de Bretagne, les incendiaires de maisons des impôts, les casseurs post-manif de Bruxelles, dès lors qu’ils sont soutenus par un « mouvement social » avec lequel le gouvernement doit compter ?
Que dire alors des pays où l’on assassine et massacre ? Les partisans de la justice internationale s’auto-congratulent chaque fois qu’un tueur de masse est condamné à La Haye. Mais pour un génocidaire condamné, combien n’y-a-t-il pas d’assassins graciés, voire même promus à des postes de responsabilité où ils se targuent de leur honorabilité?
En Amérique latine, en dépit de quelques procès très médiatisés, l’immense majorité des responsables des dictatures du siècle dernier n’ont pas été inquiétés, ni les généraux ni leurs exécutants. Et les nouvelles dictatures, celles exercées par les groupes criminels, jouissent de la même immunité.

Une histoire d’impunité
Historiquement, le mauvais exemple vient du vieux continent européen, vivier de la démocratie et de la liberté, mais aussi terre de barbarie. Comme le rappelle Timothy Snyder dans son hallucinant Terres de sang, ils furent des millions à prendre part aux tueries massives orchestrées par le régime nazi. En 1945, le procès de Nuremberg jugea bien quelques hauts responsables, l’épuration toucha bien un certain nombre de leurs complices, mais l’immense majorité des tueurs n’eurent que leur conscience pour juge. Autant dire, qu’ils s’accordèrent une généreuse auto-amnistie.
Sur l’autre rive des idéologies meurtrières, les services secrets staliniens n’eurent, eux non plus, aucun compte à rendre. Personne ne fut jugé pour le génocide par la faim organisé en Ukraine au début des années 30. Personne ne fut poursuivi pour l’assassinat de 20.000 officiers et membres de l’intelligentsia polonaise aux fosses de Katyn en 1940. Personne ne fut condamné pour les massacres, les déportations, les arrestations et les envois au Goulag.
Face à l’immensité des crimes commis et des souffrances infligées, l’impunité est une insulte aux victimes, une ultime façon de les humilier et de les supplicier. Elle est le bras d’honneur des hommes sans honneur. Elle dessine le rictus carnassier de ces « bêtes immondes », qui ont ensauvagé nos sociétés et qui sont toujours là, tapies dans les arrière-salles ténébreuses de l’extrémisme renaissant.

Le cimetière du droit
Aujourd’hui encore, l’impunité est le cimetière de l’Etat de droit. Dans de nombreux pays touchés par la criminalité, des individus et des groupes en prennent prétexte pour justifier leur propre sortie des chemins de la légalité. L’impunité favorise la « justice populaire », des autodéfenses du Michoacan au Mexique aux lynchages de voleurs dans les Andes. Elle remet sur les rails les escadrons de la mort qui, au croisement de la vengeance, de la justice expéditive et du crime, pratiquent leur « mission de nettoyage social », substitut délétère d’une justice corrompue, impuissante ou défaillante.
L’impunité est finalement le terreau de l’extrême droite. Elle favorise les discours qui accusent, d’un côté, les « juges de gauche » de laxisme à l’égard des délinquants et, de l’autre les « juges de droite », de connivence avec « les copains et les coquins » de la finance globalisée.
Le combat contre l’impunité ne relève pas des « cruautés judiciaires ». Il n’est pas animé par la tentation de la sévérité ou de la vengeance, mais par le souci de justice et d’équité. Une société démocratique se construit en tentant de corriger le déséquilibre que le juriste italien Cesare Beccaria dénonçait en 1764 dans son célèbre essai, Des Délits et des Peines. « La plupart des lois ne représentent que des privilèges et ne sont qu’un tribut imposé à tous, en faveur d’un petit nombre, écrivait-il. C’est pour cela que tant de gens regardent la nation comme une machine compliquée dont les plus adroits et les plus puissants font mouvoir les rouages ».
L’impunité, reflet « des lois qu’impose l’avidité des puissants et que subissent les faibles », est un enjeu politique majeur qu’une société démocratique néglige à ses risques et périls.

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2 réponses à Le bras d’honneur des hommes sans honneur

  1. Dumbphone dit :

    Un article ô combien intéressant et qui vient à point nommé.

    La phrase de Balzac, “Les lois sont des toiles d’araignée à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites”, n’a jamais été aussi vraie.

    La conclusion de l’article “un enjeu politique majeur qu’une société démocratique néglige à ses risques et périls” contient tous les mots qui motivent une inquiétude arrivée (presque ?) à son point culminant : société, démocratique, risques, périls. La combinaison de ces mots n’augure rien de bon.

  2. robert curtat dit :

    Que dire de plus ? La seule question est de savoir si l’impunité des voyous a été favorisée par le progrès, si on est passé de l’étage artisanal au volume industriel.
    J’ai bien peur de connaître la réponse.
    Robert Curtat
    journaliste RP

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