Sommet des Amériques: la salsa des canards boiteux

Fidel Castro l’avait appelée « le ministère des colonies des Amériques ». Cuba, pourtant, a répondu « presente » au sommet de l’Organisation des Etats Américains, qui s’est ouvert vendredi au Panama. Il y a 53 ans, le 31 janvier 1962, les barbudos castristes en avaient été expulsés pour «incompatibilité avec les normes interaméricaines» et s’étaient retrouvés classés parmi les « ennemis du monde libre ». Quelques mois plus tard, en octobre 1962, comme pour confirmer ce face-à-face, éclatait la crise des missiles. Provoqué par l’installation de fusées soviétiques à une bouffée de cigare de la Floride, cet épisode allait pendant 13 jours tenir le monde entier en haleine, au bord du feu nucléaire.Ce  grand retour de Cuba, un pays qui occupe une place particulière dans l’imaginaire latino-américain, risque cependant de ne pas être célébré dans une ambiance de fiesta endiablée. Ou alors il faudra faire semblant. L’Amérique latine ne va pas trop bien et un certain nombre de ses dirigeants sont plutôt des canards boiteux: la Brésilienne Dilma Rousseff est secouée par des accusations de corruption lancées à l’adresse de son gouvernement; le mandat du Mexicain Pena Nieto est entaché par le scandale de l’assassinat des étudiants de la ville d’Ayotzinapa; Nicolas Maduro, l’héritier de Hugo Chavez au Venezuela, est enfoncé, en dépit de ses richesses pétrolières, dans un marasme économique majeur et dans une confrontation hargneuse avec ses opposants. Quant à Cuba, personne ne doute au sein même du pouvoir que le système est épuisé et qu’il ne subsiste que grâce à l’argent jusqu’ici apporté par le Venezuela. Barack Obama n’est pas non plus dans sa meilleure forme. A moins de deux ans de la fin de son deuxième mandat, il est menacé dans toutes ses initiatives par la majorité républicaine au Congrès. Et l’image des Etats-Unis est écornée par une succession de “bavures” policières qui complique les leçons de respect des droits humains que Washington adresse à l’Amérique latine, du moins aux pays qui lui déplaisent. Comme le Venezuela.

La Havane-Caracas

A l’approche de l’année électorale de 2016, tout, inévitablement, se complique aux Etats-Unis. Dans son obsession de gâcher les deux dernière années de mandat d’Obama, le Parti républicain s’est juré d’entraver la normalisation des relations avec La Havane, comme il s’est juré d’empêcher tout accord avec l’Iran ou l’autorité palestinienne. C’est le Congrès, à majorité républicaine, qui a le pouvoir de lever l’embargo. Et sur ce dossier, c’est la faction la plus radicale de la diaspora cubaine qui continue de donner le là.
Paradoxalement, comme dans un jeu de billards à trois bandes, c’est le gouvernement vénézuélien qui a fait les frais de ces jeux électoraux. Pour donner des gages à sa droite, qui l’accuse de brader les droits de l’homme à Cuba, l’administration Obama vient de décréter de nouvelles sanctions à l’encontre de 7 dirigeants vénézuéliens accusés de persécution de l’opposition lors des troubles de l’année dernière. L’ordre exécutif signé par le président fait référence, comme l’exige la loi américaine, à « une menace inhabituelle et extraordinaire à l’encontre de la sécurité et la politique étrangère des Etats-Unis ».  Le Venezuela est certes dominé par un régime aux tendances autoritaires et de plus en plus dominé par l’armée. Mais on voit mal en quoi ce pays enfoncé dans une crise économique largement créée par sa gouvernance erratique et aggravée par la chute des cours du pétrole, pourrait menacer à ce point les Etats-Unis. Quelques jours après avoir émis cet ordre exécutif, l’administration Obama a d’ailleurs reconnu que cette formulation minait sa crédibilité en Amérique latine et rappelait un peu trop, comme l’écrit Michael Shifter dans la revue Foreign Affairs, « l’interventionnisme de l’ère Monroe » lorsque les Etats-Unis proclamaient « L’Amérique aux Américains », ce que les Latinos traduisaient en « L’Amérique latine aux Nord-Américains ».

Le président Obama n’est pas dupe des ambiguïtés de sa diplomatie, otage d’un système institutionnel qui accorde au Congrès et aux diasporas une influence significative dans la formulation de la politique étrangère. Mais ces manoeuvres ont eu le don d’agacer la plupart des pays latino-américains, même ceux qui ne se font guère d’illusions sur Nicolas Maduro, car ils préfèrent la négociation à la confrontation. Le gouvernement colombien, traditionnellement l’un des plus solides alliés des Etats-Unis dans la région, s’en est lui aussi offusqué. L’opposition modérée vénézuélienne s’en est même inquiétée, car cette phraséologie excessive apporte des arguments au gouvernement chaviste, qui n’a de cesse de dénoncer un complot des Etats-Unis contre le Venezuela et utilise les initiatives américaines pour accuser ses opposants de trahison et de subversion.

Deux livres de chevet
Plus fondamentalement, cet épisode contredit un des postulats de l’administration Obama. En s’en prenant aussi directement au Venezuela, symbole de la contestation de l’influence américaine dans la région, sans appliquer les mêmes critères de droits humains à des pays idéologiquement plus proches, comme le Mexique et le Honduras, Washington semble ne pas avoir réellement accepté l’autonomie croissante de l’Amérique latine. Comme si sa politique était dictée non pas par ses propres conseillers, mais par les néo-conservateurs qui régnaient en 2002, à l’époque de George W. Bush, lorsque les Etats-Unis cautionnèrent un coup d’Etat contre le président Chavez.
Barack Obama n’a sans doute pas oublié qu’en 2009, Hugo Chavez lui avait offert un exemplaire du livre culte de la gauche latino-américaine, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, du journaliste uruguayen Eduard Galeano. Il a dû en tirer la leçon que l’Amérique latine avait quelques raisons de se méfier de l’hégémonie des Etats-Unis. Et sans doute y aura-t-il pensé lorsqu’il a annoncé vendredi que les Etats-Unis n’interviendraient plus dans les affaires intérieures de la région. Mais sans doute aussi, dans l’avion qui l’amenait au Panama, aura-t-il choisi de lire un livre de Moises Naim, « The End of Power», la fin du pouvoir. L’ancien ministre vénézuélien y livre une réflexion pénétrante sur l’effilochement de la capacité des Etats, même des plus puissants, à maîtriser le cours de l’Histoire.

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