Aller à Riyad sans aller à Canossa. Pour sauver Raif Badawi.

Le 3 mai, l’Université Libre de Bruxelles et la VUB ont accordé le « Titre honoraire de la liberté d’expression » à Raif Badawi, ce jeune blogueur saoudien arrêté en 2012 et condamné à 1000 coups de fouets et dix ans de prison. Son crime? Avoir créé un site Internet intitulé « les libéraux saoudiens » et « avoir insulté des figures religieuses ». C’est son épouse, Ansaf Haidar, à partir du Canada où elle est réfugiée, qui a parlé en son nom. Son message a été l’un des moments les plus émouvants de Difference Day, une cascade d’événements et de débats organisés à Bozar, à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse.
Personne n’ignore la situation catastrophique des droits humains en Arabie saoudite. Personne n’ignore non plus le rôle joué par les wahhabites saoudiens dans la montée en puissance de l’extrémisme islamique jusqu’au sein des communautés musulmanes d’Europe. Et pourtant, regardez bien les photos des dirigeants européens ou américains qui se succèdent à Riyad. Ils n’ont pas vraiment l’air d’être dans une pétrodictature clanique soumise à une version extrême de la sharia. Regardez, au début de cette semaine, le sourire affiché par le président François Hollande, après avoir signé des contrats pour un montant estimé à des dizaines de milliards d’euros. Le JeSuisCharlie qui défilait le 11 janvier sur les Grands boulevards au nom de la liberté et de la laïcité s’est à son tour enlisé dans les sables mouvants de la Realpolitik moyen-orientale.
Certes, l’Arabie saoudite est depuis des décennies le garant de la boulimie pétrolière de l’Occident. Elle est un allié que l’on dit incontournable dans une région tourmentée. Certains s’obstinent encore à la qualifier de « régime arabe modéré ». Mais ces images de sourires rutilants au milieu de l’obscurantisme ambiant brouillent la prétention des démocraties à brandir, partout dans le monde, la torche de la liberté. Il est trop facile de réserver sanctions et remontrances aux petits pays sans importance.
La politique étrangère s’exerce inévitablement au confluent de torrents aux eaux rarement cristallines, mais il y a des ponts qu’aucun Etat démocratique ne devrait jamais franchir. On peut serrer protocolairement ou commercialement la main d’un satrape, mais il n’y a aucune raison de se montrer chaleureux et enjoué avec les dictateurs. Il ne fallait pas, comme Wilfried Martens en 1988, dans un moment d’exaltation, s’exclamer à propos du Zaïre et de Mobutu, « j’aime ce pays, sa population et ses dirigeants ». Il ne fallait pas, comme Margaret Thatcher en 1999, prendre le thé avec le général Augusto Pinochet. Il ne fallait pas, comme Christine Lagarde, directrice du FMI, qualifier feu le roi Abdallah de « grand défenseur des femmes ». Trois petits mots de trop, trois petits sucres de trop, et c’est l’éthique de la démocratie qui en sort inévitablement barbouillée.

La leçon de Chris Patten

Amnesty International, qui a fait de Raif Badawi un prisonnier de conscience emblématique, a recueilli plus d’un million de signatures en faveur de sa libération, mais les possibilités d’influencer l’évolution saoudienne apparaissent extrêmement limitées. C’est d’ailleurs en se persuadant de cette impuissance présumée que certains diplomates et hommes d’affaires européens se consolent parfois de leur gêne de traiter avec un régime contre lequel, en privé, ils ne cessent de déblatérer. Ils devraient sans doute relire les propos de l’ex-commissaire européen et ex-gouverneur de Hong Kong, Chris Patten, qui, lui aussi, fut confronté à un autre « no human rights land » riche et puissant, la Chine. Les régimes autoritaires, disait ce sage, fondent leurs relations et leurs contrats sur leurs intérêts et ils ne s’attendent pas à ce que leurs interlocuteurs occidentaux cachent leurs valeurs au fond de leur attaché-case.
Raif Badawi a déjà reçu 50 coups de fouet et, si le supplice a été depuis suspendu, il risque d’être condamné pour apostasie, un « crime » pour lequel il risque la peine de mort. Cet homme courageux au regard timide place ainsi les dirigeants européens face à leurs responsabilités. Mais qui d’entre eux osera prendre réellement sa défense et demander sa libération? Pourtant, ne serait-ce pas rendre hommage aux responsables saoudiens que d’attendre d’eux un geste d’humanité? Et ces derniers, qui, dit-on, ont le sens de l’honneur, ne finiraient-ils pas par admirer la force de conviction de leurs interlocuteurs, au lieu de devoir assister à leurs courbettes et à leurs abandons?

Nul avenir ne se forge sous l’interdit
Raif Badawi a pris des risques immenses pour défendre des valeurs essentielles. Il mérite autre chose que des communiqués embarrassés ou des déclarations calculées au cordeau. Il mérite d’autant plus un appui universel qu’il représente l’avenir du monde arabo-musulman et qu’il fournit la clé d’un vrai « dialogue de civilisations » libéré des ambiguïtés, des mièvreries et des hypocrisies dans lesquelles nombre d’Etats l’ont confiné.
« Nulle source ne prospère sous la dalle, nulle cause ne s’honore de la menace, nul avenir ne se forge sous l’interdit », écrivait en 1993 la poétesse libanaise Andrée Chedid. Ses paroles aux semelles de vent devraient inspirer ceux qui, en allant à Riyad, refusent d’aller à Canossa, cette ville symbole de la compromission et de l’humiliation, là où risquent d’échouer ceux pour qui la doctrine européenne des droits de l’homme ne semble être qu’un chiffon de papier, juste bon pour gribouiller quelques notes de base d’un contrat militaire ou pétrolier.

Le Difference Day, European Gala for Freedom of Expression, était organisé par la Brussels Platform for Journalism, une initiative conjointe de la Vrije Universiteit Brussel (VUB), de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) et de la Erasmushogeschool Brussel (EHB), en concertation avec BOZAR – Palais des Beaux-Arts, la Fondation Evens et iMinds, en coopération avec des associations de défense de la liberté de la presse, dont WAN-IFRA (Association mondiale des journaux) et de nombreux médias, dont Le Soir.

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Une réponse à Aller à Riyad sans aller à Canossa. Pour sauver Raif Badawi.

  1. Philippe Dehalu dit :

    La Belgique et la Wallonie pourraient donner l’exemple en n’accordant plus de licences d’exportation d’armes et de munitions à FN Herstal vers l’Arabie Saoudite, son plus gros client. La Suède a déjà décidé de ne plus vendre d’armes à ce royaume obscurantiste.
    Mais il faudrait que nos dirigeants aient enfin du courage…

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