Epidémie de caricaturophobie au Satrapeland

L’attaque contre Charlie Hebdo a eu un impact retentissant partout dans le monde. Par sa violence, mais aussi par l’accent qu’il placé, une nouvelle foi, sur l’islam. Comme si l’hebdomadaire satirique se résumait à ses caricatures de Mahomet. Comme si seuls les dessinateurs du Prophète pouvaient être la cible des assassins ou des censeurs.
En fait, comme l’illustre un nouveau rapport du Comité pour la protection des journalistes, les caricaturistes ont aussi beaucoup de mal avec des chefs d’Etat qui ne se réclament absolument pas de la religion. L’humour, tout simplement, indispose et déstabilise ces tyrans et ces tyranneaux sanglés dans leur ego boursouflé. Dans les dictatures ou les dictamolles, il n’y a rien de plus corrosif et de subversif, en effet, que l’ironie ou l’éclat de rire. La répression est immédiate, car, quand les rieurs sont de l’autre côté, un pouvoir arbitraire peut commencer à chavirer.
« Ces menaces augmentent lors des périodes d’instabilité politique, économique ou civile, note l’auteur du rapport, Shawn Crispin, correspondant du CPJ en Asie. Alors que les caricaturistes utilisent l’humour, l’hyperbole et l’insinuation pour exprimer leur point de vue, ils sont souvent la cible de harcèlement précisément parce que leurs portraits satiriques, équivoques ou pas, peuvent communiquer des idées politiques complexes dans une forme qui est accessible par et trouve écho dans le grand public ».
Le rapport s’ouvre avec les malheurs du dessinateur malais Zunar. Poursuivi pour avoir jeté le doute sur l’indépendance de la justice dans le cadre du procès en sodomie, en sorcellerie, intenté contre un leader de l’opposition, le caricaturiste risque 43 ans de prison.  Mais il refuse de céder. « Dans un régime corrompu, la vérité est séditieuse, » déclare Zunar, qui a eu cinq livres interdits depuis 2010. « Je continuerai à dessiner jusqu’à la dernière goutte de mon encre. »
Cette obstination semble être un trait de caractère indélébile au sein d’une profession mise sous pression. Les dessinateurs les plus emblématiques refusent de céder et de briser leurs crayons. A l’exemple du caricaturiste syrien Ali Ferzat qui, pourtant, aurait toutes les raisons de se prépensionner. En 2011, il a été kidnappé par des assaillants encagoulés, vraisemblablement des barbouzes du régime, qui lui ont délibérément broyé les mains pour l’empêcher de dessiner, avant de l’abandonner sur le bord d’une route. Vivant désormais en exil au Koweït, il a déclaré au Guardian en 2013 qu’au début, il avait peur de recommencer à dessiner, avant d’ajouter « si je ne suis pas prêt à prendre des risques, je n’ai pas le droit de me considérer comme un artiste. S’il n’y a pas de mission ou de message dans mon travail, autant être peintre et décorateur. »
Les gouvernements autoritaires sont d’autant plus énervés par ces caricaturistes insolents que leurs oeuvres circulent désormais dans l’ensemble du monde grâce à Internet. L’humour se globalise, porté par ces dessins aux semelles de vent qui contournent les barrières de la langue pour interpeller, faire rire et faire réfléchir, tous les publics. Les satrapes qui se sentent outragés ne supportent pas que leur indignité soit ainsi connue de tous, dans les pays qu’ils aimeraient courtiser. L’ego ne résiste pas à un coup de fusain bien placé. Il suffit de regarder du côté de l’Amérique latine, où certains présidents bombastiques ont des réflexes de caudillos crispés, pour comprendre comment fonctionne la censure des susceptibles. Ici, pas de tirs de Kalach, pas de tentative d’égorgement, mais des mises au rancart, des mises au placard, orchestrés par le Palacio nacional. A l’exemple de la caricaturiste Rayma au Venezuela, démissionnée du quotidien El Universal passé aux mains d’hommes d’affaires proches du chavisme, ou de Bonil, caricaturiste équatorien du quotidien conservateur El Universo, « sommé de « rectifier » un dessin illustrant une descente de police dans la maison d’un journaliste qui enquêtait sur des poursuites intentées par le gouvernement contre la société énergétique Chevron pour une dégradation environnementale supposée dans l’Amazone ».

La globalisation boomerang
La globalisation démultiplie le pouvoir des caricaturistes, mais elle peut revenir, comme un boomerang, frapper les impertinents et les insolents qui se moquent de la suffisance des puissants ou se lamentent, le sourire en coin, de l’ignorance de masses asservies par les dogmes. « Les gouvernements et les intolérants surveillent de très près les réseaux sociaux en quête du moindre commentaire nuisible, » déclare Robert Russell, directeur de Cartoonists Rights Network International, en ajoutant que la libre circulation des actualités et des informations sur Internet a mobilisé et radicalisé de nouveaux publics d’envergure. « Le monde prend malheureusement conscience de la puissance et de l’influence des caricaturistes en répliquant par l’exercice de la violence et le meurtre ».
La religion, en fait une certaine manière “caricaturale” d’envisager la religion, l’islam en particulier, a changé la donne. Depuis l’affaire des caricatures du quotidien danois Jyllands Posten en 2005-2006, dans la foulée de la fatwa iranienne contre Salman Rushdie et ses Versets sataniques en 1989, toutes les lignes rouges censées définir calmement les relations entre les dessinateurs et le public ont été transgressées. Les assassinats, tentatives d’assassinat, menaces de mort et intimidations font partie désormais de l’univers du dessin de presse. « Mes lecteurs ont la liberté de se plaindre aussi vigoureusement et odieusement qu’ils le souhaitent, signale Wilkinson, caricaturiste du Philadelphia Daily News. Ils n’ont simplement pas le droit de me tirer dessus. »
Ils s’arrogent pourtant ce droit de venger un Dieu qui ne leur en demande pas tant. « Les religieux cherchent le blasphème partout, mais nous, caricaturistes, essayons simplement de faire rire les gens, déclare Arifur Rahman, un caricaturiste du Bangladesh réfugié à Oslo, qui a souvent pris pour cible de ses crayons l’extrémisme religieux et le terrorisme perpétré au nom de l’Islam. « Je n’imaginais pas avant Charlie Hebdo que quiconque tuerait juste pour un dessin … J’ai peur que quelqu’un puisse encore être à ma recherche. » « Ses craintes sont fondées, écrit Shawn Crispin. Cette année, trois blogueurs bangladeshis ont été tués à coup de hache dans des attaques distinctes par des assaillants soupçonnés d’être des extrémistes islamistes ».
En fait, l’attaque contre Charlie Hebdo, souligne le rapport, n’a pas débouché, comme les manifestations du 11 janvier à Paris auraient pu le faire croire, sur une solidarité sans failles et sur une défense renforcée de la liberté d’expression. Au contraire. Des protestations prétendument spontanées ont éclaté dans un certain nombre de pays musulmans, mais surtout un certain nombre de gouvernements démocratiques se sont mis à prêcher la prudence et la réserve, sous prétexte d’éviter des conflagrations communautaires. Des médias, même “libéraux”, de pays démocratiques, en particulier aux Etats-Unis, s’en sont pris à Charlie Hebdo, l’accusant d’islamophobie,  de harcèlement d’une minorité victime, voire d’incitation à la haine.

Mais détendez-vous, nom de Dieu
A cette pression des Etats, à celle des terroristes, s’ajoutent ceux que Pierre Kroll, lors de l’émission de TV5 Monde du 17 mai, a appelé « les petits censeurs », qui empoisonnent la vie des dessinateurs, qui, au moindre trait qui les agace, engorgent les forums et les réseaux sociaux pour dénoncer le caricaturiste “insensible”, “insultant” ou « irrévérencieux ». La censure, dans le fond, s’est démocratisée, là où l’on aurait pu penser que l’interaction avec le grand public aurait favorisé une liberté d’expression éclairée.
Lors de cette émission, Kroll a aussi montré un de ses dessins, celui d’un Dieu allongé dans un nuage et criant aux humains excités: mais détendez-vous un peu, nom de Dieu. Le rapport du CPJ rappelle malheureusement que l’humour, dans de trop nombreux pays, ne détend pas les moeurs. Et c’est pour cette raison que les caricaturistes se retrouvent aujourd’hui en première ligne du combat pour la liberté d’expression. « Un caricaturiste est comme un parachutiste, confiait le dessinateur iranien Mana Neyestani au CPJ. Nous sautons de l’avion même si nous sommes très anxieux. C’est notre travail et notre passion, donc nous sautons en espérons que nous atterrirons en toute sécurité… ». La démocratie sans humour est une blague et c’est pour cela, entre nos rires et nos sourires, reflets de notre liberté, que ces fantassins de la liberté méritent notre solidarité.

Note: A lire et à voir. Caricaturistes. Fantassins de la démocratie (Actes Sud). Parrainé par Cartooning for Peace/Dessins pour la paix, une association imaginée par Plantu du Monde et l’ex-secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, avec Pierre Kroll du Soir, le Sud-africain Zapiro, l’Américain Jeff Danziger, l’Algérien Dilem, etc. pour rassembler des dessinateurs du monde entier soucieux, par le rire, la dérision, l’insolence, d’ouvrir des espaces d’humanité. En toute liberté.

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