Viktor Orban et l’imprévoyance coupable de l’Europe

Les plus hautes autorités européennes se scandalisent aujourd’hui de l’attitude provocatrice du Premier ministre hongrois, Viktor Orban, qui a multiplié les mesures et les déclarations contraires aux valeurs de l’Union. Mais elles ne font que récolter le fruit de leur imprévoyance, de leur complaisance et de leur passivité.
Au cours des cinq dernières années, comme le rappelle un rapport du Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, Nils Muiznieks, la Hongrie a amendé cinq fois sa constitution et adopté plus de 600 lois. Non pas pour parfaire une démocratie encore marquée par l’héritage d’un demi-siècle de communisme, mais pour bétonner un système politique fondé sur une idéologie ouvertement illibérale et sur la domination du parti gouvernemental Fidesz.
Malgré les mises en garde, en dépit de débats houleux au Parlement européen, les gouvernements, pour la plupart, se sont tus. Accrochés à une conception surannée de la souveraineté nationale, ils ont laissé faire, comme si les valeurs européennes, inscrites pourtant en lettres d’or dans les Traités, relevaient du principe de subsidiarité. Comme si la fermeté de l’UE ne devait s’exercer que dans le domaine financier ou monétaire, alors que le défi lancé par la Hongrie est bien plus périlleux pour l’avenir de l’Europe que la crise de l’Euro. « J’aimerais que l’Union ait autant d’imagination à propos des droits fondamentaux que des programmes d’austérité », constatait amèrement l’historien portugais Rui Tavares, ancien député écologiste européen.
Les Etats membres ne sont pas seuls responsables de cette désolante dérive. Au Parlement, les députés de la droite de la droite se délectent évidemment de ce « populisme du goulash » et de sa recette à base de crispation nationaliste, de démagogie anti-européenne et d’arrogance autoritaire. Mais une lourde responsabilité revient aussi au Parti populaire européen, qui, à l’exception de quelques membres plus éclairés, a systématiquement protégé Viktor Orban. Il est vrai que ce groupe politique, héritier d’Alcide de Gasperi, Konrad Adenauer et Robert Schuman, a peu à peu abandonné ses racines démocrates-chrétiennes pour agréger au sein d’une formation attrape-tout des partis très éloignés de la philosophie personnaliste dont se réclament encore certains de ses intellectuels, comme Herman Van Rompuy. Le Parti populaire espagnol, où le courant démocrate chrétien s’est perdu au sein du post-franquisme, Forza Italia du très peu démocrate et très peu chrétien Silvio Berlusconi et des formations réactionnaires de l’Europe de l’Est y constituent un môle intimidant face aux partisans du modérantisme politique incarné par Angela Merkel, Jean-Claude Juncker ou encore le CDH et le CD&V.
Il est vrai que Fidesz compte 12 députés européens qui assurent en partie l’avantage du PPE sur son grand rival socialiste, mais pour les contenter, le groupe mené par le social-chrétien bavarois Manfred Weber a dû avaler d’énormes couleuvres. Brandissant son national-catholicisme contre l’humanisme chrétien des Pères fondateurs, chantant les louanges de Vladimir Poutine contre l’ancrage atlantiste traditionnel des démocrates-chrétiens, agitant les minorités hongroises en Europe centrale, Viktor Orban a même eu le toupet de s’opposer à la candidature de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission.

L’absence de mécanisme efficace
Tout au long de ces cinq dernières années, Fidesz n’a eu de cesse de dénoncer la « mauvaise foi mesquine» de ses opposants et à pointer du doigt d’autres politiciens socialistes ou libéraux, comme le “social-populiste” slovaque Robert Fico. Et pourtant, les députés libéraux, socialistes ou verts qui ont élevé la voix contre Viktor Orban se sont essentiellement référés à des valeurs fondamentales que l’on aurait pu croire partagées par tous et fermement protégées par le droit européen.
Or, sur ce point essentiel, l’Europe, si pointilleuse sur les questions économiques, a été irresponsable. Lors de la rédaction des traités qui la gouvernent, elle a bâclé la mise en place de mécanismes qui auraient pu lui permettre de recadrer, le plus vite possible, un Etat membre déviant. Elle a agi comme si, une fois à l’intérieur de l’Union, un Etat européen était à jamais vacciné contre les risques de l’autoritarisme.Lorsque l’ex-Commissaire européenne Neelie Kroes a constaté les dérives de Budapest dans le domaine des médias, elle n’avait à sa disposition que de modestes procédures d’infraction. L’« option nucléaire », c’est-à-dire la suspension des droits de vote de la Hongrie, prévue par l’article 7 du Traité sur l’Union européenne, n’a jamais été sérieusement envisagée, en raison de la pusillanimité des Etats membres.
Viktor Orban, en politicien madré, a pu sans risque poursuivre sa stratégie, en tablant sur la désunion de l’Union et sur la contagion national-populiste. Pari gagné: la crise de l’asile et de la migration lui apporte aujourd’hui une occasion de faire la nique à Bruxelles et à ses « valeurs universelles ». Jusqu’à quand? Jusqu’à ce que l’Union européenne prenne au sérieux sa propre rhétorique: « Les droits fondamentaux ne devraient pas être considérés comme une arrière-pensée, déclarait le vice-president de la Commission, Frans Timmermans en mars dernier, mais comme l’essence même de ce que l’Union défend ».
A Budapest, toutefois, Viktor Orban ne se départit pas de son sourire sardonique, car il est persuadé qu’il n’a rien à craindre, que les fonds européens, qui soutiennent sa politique de détricotage démocratique, ne seront pas coupés et que les Eurocrates, pour paraphraser Lénine, continueront à « lui fournir la corde avec laquelle il les pendra ».

Notes: cette question de l’absence d’un mécanisme à même de ramener un Etat membre “dans le droit chemin” est l’un des sujets de notre rapport pour le Comité pour la protection des journalistes sur l’Union européenne et la liberté de presse, à paraître le 29 septembre. Le Parlement européen a publié deux rapports importants sur ces questions, l’un spécifiquement sur la Hongrie par Rui Tavares (Groupe des Verts) et l’autre sur les libertés fondamentales par Louis Michel (Alliance des démocrates et libéraux pour l’Europe).

 

 

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8 réponses à Viktor Orban et l’imprévoyance coupable de l’Europe

  1. Si la C.E était si pointilleuse en matière économique (et budgétaire) la France donneuse de leçons aurait été condamnée depuis longtemps pour déficit excessif (mais on sait que cette règle n’est valable que pour les petits pays…..)Ensuite, Orban ne fait qu’appliquer Schengen (protéger les frontières extérieures) sans se soucier des “bobos” de l’ouest qui en sont encore à croire que ces populations s’intègreront envers et contre toute réalité du terrain. Que l’on accepte temporairement des femmes, des enfants, des hommes d’âge mur fuyant l’horreur de la guerre, c’est un devoir mais pas des gaillards en âge de combattre alors que l’envoi de troupes au sol…n’est pas exclu; ce serait fort de café que les natifs laissent les autres se battre à leur place….

    • Mireille dit :

      Absolument!

    • Darth Agnan dit :

      Tiens.Tout d’un coup, Schengen est apprécié par les populistes… :)

      « sans se soucier des “bobos” de l’ouest qui en sont encore à croire que ces populations s’intègreront envers et contre toute réalité du terrain. »

      1/ J’adore votre dénigrement envers ceux qui ne partagent pas votre point de vue…
      2/ j’adore aussi comment vous énoncez des “vérités”, comme si VOUS aviez une meilleure connaissance de la réalité du terrain… Les intuitions d’extrême drouateux seraient donc plus justes que celles de gauchistes ?

      • delpierre dit :

        Certes mes intuitions sont meilleures car non fondées sur le déni de réalité fort en vogue hélas dans les milieux bobos.Il ne faut pas être grand clerc pour distinguer dans ce vous appelez la réalité du terrain les cas dignes d’aide et de compassion, comme je l’ai d’ailleurs indiqué, de ceux qui suivent la voie de la fuite alors qu’ils devraient combattre au sein de leur pays contre Daesh et sa barbarie. Quant à Assad, j’imagine que la solution retenue par Bush en Irak contre Sadam ne retient pas vos faveurs comme elle ne retient pas les miennes.

  2. Herman Brauner dit :

    les regimes se suivent et se ressemblent, le goulag et puis le goulash.

  3. Passifigue dit :

    On a obligé aucun pays à adhérer à l’ U.E. Si un pays est membre l’U.E. il est tenu de respecter les Traités afférents, sinon rien n’empêcherait des régimes à la Franco ou à la Salazar d’émerger.
    Quant aux réfugiés, ce sont des victimes de guerres qui espèrent en nous, pas des agresseurs. Pour eux l’Europe = espoir et paix.
    Mais j’imagine que les “passeurs” se trouvent dans les camps proches des Etats en guerre et que c’est là qu’ils arnaquent les réfugiés. Et là j’interroge: que fait le Haut-Commissariat aux Réfugiés de l’ONU pour informer les candidats à l’exode des tristes réalités de l’exil ?

  4. Tibor dit :

    Arrêtons de critiquée la Hongrie elle ne fais que sont travail ils ont mise cette cloture parce que depuis les 3 derniers mois il y a plus de 2000 réfugies qui essai de venir en Europe .La Croatie a dis que ils voulait bien accepte les mème réfugies mais après 3 jours ils ont fermée toutes les frontière sauf une entre la Serbie ,la Slovénie eux ils essai de ralentir la marche des réfugies avec du spray au poivre .
    Nous devons nous poser les bonne questions au niveaux european quand cette guerre a commencer comment ca se fait que” Eu” na rein prévue comme lieux de transit pour contrôler les réfugies , je vous rappelle que Angleterre va accepter que les personne dans des camps et qui vont leur demande par UNHCR
    Comment ça se fais que nous n’avons toujours pas un politique Européenne pour international .
    Peut être a époque nous avons faits des mauvais choix en invitant le président de Syrie et de la Libye en France lors des défile nationale . Que Allemagne a continuer a vendre avec les 2 pays .
    La Hongrie na jamais refusée a des immigres de installer en Hongrie il suffi de faire des recherche pour un peu voir .
    De tout façons aucune personne ne devrais attaque les frontière national ,en venant en Europe les réfugies ont des droit mais chaque pays a des devoirs et comme ils entre dans la premier pays Schengen ils doivent être enregistre mais ca ils ne veulent pas ils jette les papiers si jamais un autre pays ne les veut pas alors ils doivent revenir dans le premier ou ils sont entre
    Bizarre que ils veut pas reste au Portugal ,Espagne Hongrie Slovaquie ,les pays baltes vous trouvez pas mais sont intéresse par France ,Allemagne,Belgique ,Hollande ,Autriche etc etc .
    A méditer

  5. Julie dit :

    Mais arrêtons tous ces mensonges et cette hypocrisie : les états européens non seulement ont le droit de se protéger des entrées illégales dans leur propre pays suivant les règles de l’Europe mais en plus reçoivent chaque année par Bruxelles des subventions pour le faire !!

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