Des salons de l’ONU aux coupe-gorges du monde

L’adoption le 25 septembre des Objectifs du développement durable et les préparatifs de la conférence de Paris sur le changement climatique en novembre donnent de la lutte pour la protection de l’environnement une image diplomatique, policée et rassurante. Et pourtant, dans les faubourgs du monde, loin des cocktails où les délégués s’auto-congratulent, c’est une sale guerre qui fait rage.
Alors qu’à la tribune de l’ONU, des chefs d’Etat plastronnent et pérorent sur leur vertu environnementale, chez eux, ils lâchent leurs policiers contre ceux qui protestent contre le pillage, le saccage ou l’empoisonnement des ressources naturelles. Ils censurent les informations sur la pollution de l’air, la désertification des terres ou la contamination des sols. Ils poursuivent en justice des activistes et des journalistes qui enquêtent sur des scandales liés à la destruction de l’environnement ou qui protestent contre l’exploitation débridée de mines ou la construction de méga-projets hydro-électriques. Sanglés dans le drapeau national, ils accusent même les organisations environnementales locales de « rouler » pour des intérêts étrangers et d’être des entraves au développement.
Plus gravement encore, des hommes de sac et de corde passent à tabac, torturent ou assassinent, en toute impunité, ceux qui gênent leurs projets et leur business, comme le célèbre leader syndical brésilien Chico Mendes, tué en 1988 parce qu’il défendait l’Amazonie et les récolteurs de caoutchouc. Comme Ken Saro-Wiwa, le militant et journaliste nigérian, protecteur du peuple ogoni, exécuté par le pouvoir en novembre 1995 parce qu’il protestait contre l’exploitation anarchique des ressources pétrolières.
Alors que les Etats, la main sur le coeur, proclament leur engagement en faveur de la protection de la planète, la liste des activistes environnementaux assassinés s’accroît d’année en année. En 2014, 116 militants écologistes ont été tués de par le monde, selon l’association Global Witness, deux fois plus que le nombre de journalistes. Près de deux tiers l’ont été en Amérique latine. Au Brésil, entre 2002 et 2014, 477 militants ont été tués par des pistoleiros. Ainsi le biologiste espagnol Gonzalo Alonso Hernandez a été abattu en 2013 dans le parc de Cunhambebe, une zone qu’il défendait contre la prédation des braconniers et des éleveurs. « Ces vengeances contre ceux qui dénoncent des crimes contre l’environnement sont malheureusement courantes et même la presse leur consacre peu d’espace », écrivait à l’époque El Pais. « Le gouvernement a édicté des normes sévères contre ces crimes, mais généralement les pouvoirs locaux sont de mèche avec les criminels ».
Je n’oublierai jamais Mikhail Beketov. Editeur d’un petit journal local, il avait dénoncé la construction, entachée de soupçons de corruption, d’une autoroute entre Moscou et Saint-Pétersbourg au travers de la forêt de Khimki. En novembre 2008, il avait été agressé et laissé pour mort dans la neige. Il avait dû être amputé de plusieurs doigts et d’une jambe. Je l’avais rencontré dans un hôpital de Moscou, quelques mois avant sa mort, à l’occasion d’une mission du Comité pour le protection des journalistes. Il avait peine à s’exprimer et répondait par des sourires à nos paroles de soutien et d’encouragement. Oublié par des médias que la roue impitoyable de l’actualité avait emmenés bien loin de Khimki, Mikhail Beketov incarnait pourtant l’un des enjeux cruciaux de la lutte pour l’environnement. Ce n’est pas à l’ONU, en effet, au milieu des applaudissements convenus, mais concrètement, sur le terrain, que se jauge l’engagement des Etats pour la défense de l’environnement, là où des intérêts réels, sonnants et trébuchants, forcent les pouvoirs publics ou privés à révéler leur vrai visage.

Des Etats voyous
Gageons qu’à Paris, en novembre, peu de diplomates évoqueront cette guerre contre les militants de l’environnement, alors que la crise qu’ils sont censés résoudre s’explique aussi par la censure de la loi ou de la mort. Ce silence diplomatique, diront certains, est sans doute nécessaire au succès des grandes conférences internationales où les diplomates des Etats voyous se prennent à croire à leur respectabilité. Mais comment peut-on imaginer que des Etats respectent leurs engagements solennels s’ils pourchassent, voire embastillent ou exécutent, ceux qui constatent dans les sols, les forêts ou les fleuves le massacre de la planète?
Ainsi va le monde. Et il va mal, happé par la corruption, la spoliation et le crime. Mais c’est notre monde à tous et les attaques contre les militants et journalistes de l’environnement, même s’ils se déroulent dans des régions au nom imprononçable à mille lieues des terres connues, nous concernent tous. Dans notre monde globalisé, « la censure quelque part est la censure partout », écrivait Lee Bollinger, président de Columbia University, dans un essai paru en 2012.
Cette volonté de faire taire les défenseurs de l’environnement nous interpelle d’autant plus que les crimes qui se commettent dans les forêts et les mines du bout du monde impliquent souvent, directement ou indirectement, des intérêts « bien de chez nous » et participent à notre mode de vie désinvolte et gaspilleur.
Depuis quelques mois, l’actualité ne nous parle que de nouvelles frontières et de nouvelles oeillères. Les violences contre les gardiens de l’environnement devraient nous rappeler qu’il n’y a qu’un seul monde, à regarder les yeux grands ouverts.

Note/actualisation: Reporters sans frontières, à l’occasion de la COP21 à Paris, vient de publier un rapport sur les attaques contre les journalistes qui couvrent l’environnement.

 

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Une réponse à Des salons de l’ONU aux coupe-gorges du monde

  1. Que ceux qui tuent les défenseurs de l’environnement ne savent pas que ces environnementalistes tués sont des semences.

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