Objectif Bastogne. Une marche de la liberté plus que jamais d’actualité

Mon nouveau livre, Objectif Bastogne: sur les traces des reporters de guerre américains, est sorti cette semaine. Je l’ai dédié à mes parents, qui, en décembre 1944, étaient sur la ligne de front de la bataille des Ardennes en lisière de Soy et de Hotton, à une vingtaine de kilomètres de Laroche et de Marche en Famenne. Les hasards de la naissance et la géographie de l’enfance n’expliquent pas tout, mais sans cette filiation, je ne me serais sans doute pas intéressé à cette poignée de correspondants de guerre américains, Hemingway, Cronkite, Capa, Gellhorn, Gallagher, à ces écrivains, J.D. Salinger, Kurt Vonnegut, qui furent eux aussi « près de Bastogne ».
Enfant, j’écoutais souvent mes parents évoquer avec leurs frères et soeurs ces moments d’angoisse, mais aussi de solidarité, de l’hiver 1944. Des bouts de phrase me reviennent à la mémoire: « les cadavres de soldats gelés qu’il fallait ramasser et empiler comme des buches », « les GIs qui s’étaient installés dans la maison », « le bourdonnement des avions », « le fracas des canons si proches ». Des souvenirs mêlés aux anecdotes de faits de Résistance: les centaines de pain destinés au maquis, les aviateurs cachés dans le foin, les parachutages sur la plaine Sapin entre Somme-Leuze et Durbuy…
Pendant des années, un livre trôna sur la commode à côté du fauteuil de mon père, Bastogne, la dernière offensive d’Hitler, de John Toland, l’un des meilleurs livres sur la bataille des Ardennes. Il fut en partie à l’origine de ma passion pour l’histoire et pour le journalisme. Pour la Libération et la liberté aussi, car cette bataille des Ardennes fut un moment décisif dans la lutte contre le totalitarisme et la barbarie nazie. La liberté sinon rien…
Les images des massacres de 84 soldats américains à Malmedy et de 34 civils à Bande sont aussi restées gravées dans ma mémoire, sombre prélude des photos terrifiantes, désespérantes, des camps d’extermination, que les correspondants de guerre découvrirent peu de temps après, lorsqu’ils pénétrèrent en Allemagne et parcoururent les « terres de sang » de l’Europe de l’Est.

Sans se trahir
Les journalistes dont j’ai suivi les traces lors de cette Seconde guerre mondiale exercèrent un magistère exceptionnel au sein de la profession. Nombre d’entre eux, comme Hemingway ou Gellhorn, s’étaient formés dans la Guerre civile espagnole, laboratoire tragique de la Seconde guerre. D’autres, après Bastogne, firent des carrières brillantes au sein des plus grands médias américains. Sans se trahir. Leurs réflexions sur la guerre, le patriotisme de la liberté et le journalisme furent constantes, des « trous de renard » des Ardennes aux rizières du Vietnam ou dans les coulisses du pouvoir à Washington.
Ils posèrent des questions essentielles, en particulier sur la liberté des journalistes de pays démocratiques à informer en temps de guerre, sur les conditions de la censure, sur le discours de la « Bonne guerre » et les limites qu’il pouvait imposer à l’audace de dire et révéler. Il faudra attendre le Vietnam, par exemple, pour que la presse américaine, ou plutôt quelques journalistes américains, osent informer sur les massacres de civils ou les exécutions sommaires commis par l’armée américaine. Pour oser rappeler qu’une démocratie ne peut se trahir en recourant aux méthodes des dictatures, que la fin doit déterminer les moyens.
Dans le clair obscur des situations de guerre, au milieu des ambiguïtés et des silences inévitables, nombre de ces journalistes se distinguèrent par leur cohérence. Pour dénoncer l’alliance avec l’armée française pétainiste en 1942 après le débarquement en Afrique du Nord. “Est-ce qu’on se bat contre les nazis ou est-ce qu’on couche avec eux?“, s’indigna Ed Murrow de CBS News. Pour critiquer le racisme et l’antisémitisme qui régnaient au sein des forces armées et de l’opinion américaines. Pour demander aux alliés d’empêcher l’extermination des Juifs d’Europe. Après la guerre, nombre d’entre eux aussi restèrent « droit dans leurs bottes » lorsqu’ils s’opposèrent à la chasse aux sorcières orchestrée par l’ultraconservateur Joe McCarthy ou qu’ils s’engagèrent dans les combats pour l’égalité raciale dans le Sud des Etats-Unis.
Ce livre rend ainsi hommage à une certaine forme de journalisme engagé. Non pas un journalisme partisan, prêt à mentir “pour la cause”, mais un journalisme qui associe la liberté d’informer à la Liberté. Et qui revendique la recherche de la vérité, l’indépendance et le droit à la critique comme autant d’atouts des démocraties en temps de guerre.
Cette conviction forgée sur les lignes de front de la Seconde guerre accompagna Martha Gellhorn (dont le superbe livre Le Visage de la Guerre vient enfin de paraître en français), Walter Cronkite et tant d’autres lors des autres conflits armés qu’ils furent amenés à couvrir. Elle fut bousculée en Irak lorsqu’une trop grande partie de la presse américaine oublia son rôle et perdit ses repères. Elle est testée aujourd’hui par le terrorisme qui, au travers de l’insécurité qu’il crée, vise à tuer les libertés.
Il y a 70 ans, sur les routes enneigées des Ardennes, au plus proche de combats violents et confus, des correspondants de guerre furent confrontés à des questions essentielles. Leurs réflexions, leurs choix, leurs audaces mais aussi leurs manquements, leurs doutes et leurs erreurs sont autant de leçons pour tous les journalistes qui, aujourd’hui, envers et contre tout, sont convaincus qu’ils ont pour mission d’informer le monde « sans peur ni faveur ». Pour contribuer à former des sociétés ouvertes, “civilisées” et responsables, fondées sur la connaissance des faits, la liberté des idées et l’humanité des comportements.

Objectif Bastogne. Sur les traces des reporters de guerre américains, par Jean-Paul Marthoz. Préface de Jean-Jacques Jespers. Editions du GRIP, Bruxelles, décembre 2015, 222 pages.

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