Tout ça va mal se terminer

Dimanche soir, dès que les scores du Front national ont été confirmés, une partie de la droite s’est empressée de proclamer la main sur le coeur qu’elle comprenait le désarroi et la désespérance des Français. Comme si les présidents de la République issus de ses propres rangs n’étaient pour rien dans cette déprime dont souffrirait une partie significative du peuple de France.
Ainsi, les électeurs qui ont choisi de voter Le Pen ne seraient que des victimes innocentes ou des personnes désorientées. « Voter FN n’est pas une faute morale », s’est même exclamé Nicolas Sarkozy, convaincu sans doute que son parti pourrait récupérer au deuxième tour et surtout aux présidentielles de 2017 les voix qui se sont momentanément « égarées » à droite de la droite.
Vraiment? Ces 6 millions de Français lepénistes n’auraient pas voté en connaissance de cause? La presse a écrit des kilomètres de colonnes et la télévision a diffusé des centaines heures sur le Front national. Au fil des matinales radio et des pugilats télévisés, les représentants du Front national ont exposé sans détours leurs positions officielles. Impossible donc de ne pas connaître les options d’un parti prétendument relifté et qui se serait, dit-on, débarrassé de ses militants les moins policés.
« Il est vrai que le Front national joue le jeu des institutions républicaines et de la démocratie représentative, écrit Michel Wieviorka, qu’il a cessé d’être une force «  anti-systémique  », que son programme économique, aussi peu convainquant qu’il soit, bénéficie d’un réel écho du fait de l’échec de la droite classique comme de la gauche en la matière. Mais, prévient ce sociologue très posé, au cœur du FN demeurent, quoi qu’en disent quelques dirigeants, l’appel à la société fermée et à la nation homogène, la haine, les pulsions racistes, la phobie de l’islam et des immigrés et l’antisémitisme, dès qu’on s’éloigne des discours de quelques dirigeants pour être à l’écoute de la base ». Bref, comme le chanterait Julio Iglesias dans une sérénade au FN, « Non, tu n’as pas changé…».
Les optimistes se rassureront, en se disant que ces millions de nouveaux frontistes ont agi de manière circonstancielle ou opportuniste. Ils auraient voté FN “tactiquement” en utilisant un scrutin régional pour envoyer un message aux socialistes et aux Républicains, avant de revenir à de meilleurs sentiments au moment des vrais, des grands enjeux, de la campagne présidentielle. « Marine…Qu’est-ce qu’on risque à l’essayer? », titrait le Nouvel Obs  à la veille des élections, en présentant, dans un article brut de décoffrage, « les paroles des néolepénistes ».
Mais les pessimistes, eux, sont persuadés qu’il est trop tard, que ces paroles de ras-le-bol néolepénistes confirment qu’on se trouve face à un vote d’adhésion aux idées et propositions du FN. Une partie de l’électorat, celle qui a peur de son déclassement social, se retrouve « structurellement », psychologiquement, dans le projet du FN. Et pour le malheur de la démocratie, trop de politiciens de « l’Etablissement », comme les nomme Jean-Marie Le Pen, s’empressent à coopter ou préempter des idées du FN, comme s’ils n’arrivaient pas à vraiment comprendre les angoisses sociales de ses nouveaux partisans ni surtout à y répondre « par le haut ».

Les “sots utiles” du clan Le Pen
Tout ça va mal se terminer, car on ne peut pas bâtir une société où il fait bon vivre sur le ressentiment et en attisant, à la manière de Donald Trump, l’ignorance et l’exclusion. Bien sûr, les politologues finassent et jouent avec les mots pour qualifier l’extrême droite de droite extrême. Certains prédisent même que le FN va se « civiliser », comme les franquistes qui, dans les années 1970, passèrent du Movimiento à l’Alliance populaire. Mais on n’est pas à la même époque. Les incertitudes amenées par la globalisation, l’immigration ou le terrorisme ont tout exacerbé et rendent pareil aggiornamento improbable. Marion Maréchal-Le Pen n’en a d’ailleurs aucune envie et elle ne cache pas, elle, ses vraies convictions, qui déclenchent des tonnerres d’applaudissements dans ses réunions.
Dès lors, il faut remonter dans l’histoire, cette grande bégayeuse, pour se rappeler que les emballements populistes ont presque toujours débouché sur la farce ou la tragédie. Au dépens d’ailleurs, en premier lieu, des « citoyens en colère » qui s’étaient laissés tentés par l’aventure. Le populisme, comme la Révolution, mange inéluctablement ses propres enfants, illustration de ce paradoxe récurrent qui, dans les périodes d’insécurité sociale, voit une partie des milieux populaires voter contre ses propres intérêts économiques.
Une victoire du FN au deuxième tour serait sans conteste un sale coup pour l’Europe. Mais elle serait d’abord un sale coup pour la France. Censée arrêter l’hypothétique « déclin » français, elle en serait l’accélérateur. Car qui peut s’imaginer que la réponse au « malaise national » se trouve dans les projets d’un parti qui pratique le déni de réalité et promet le retour à un monde franco-français qui ne reviendra pas ? Car qui, à l’étranger, applaudit à la victoire de l’extrême droite, sinon tous ceux, Daech en premier lieu, qui pensent tirer parti de la pagaille et des haines dans lesquelles les mesures national-populistes annoncées par le Front national plongeraient l’Hexagone?
Bien sûr, quand les choses se gâteront, le clan Le Pen et les petits marquis qui dirigent le parti s’en sortiront, mais le « petit peuple » des néolepénistes se retrouvera Gros-Jean comme devant, « sot utile » jeté comme un vulgaire mouchoir en papier.

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3 réponses à Tout ça va mal se terminer

  1. Manu Kodeck dit :

    Raz-de-marée FN : à force de prendre les électeurs pour des imbéciles…
    par Bertrand Chokrane : Diplômé de l’Ecole normale supérieure et titulaire d’un post-doctorat au MIT, Bertrand Chokrane a été responsable du planning stratégique chez Renault-Nissan puis chez Dassault-Systèmes. Il est actuellement PDG d’une société d’analyse financière spécialisée dans le domaine de l’audit, du conseil et de la prévision de marché.
    http://www.penseelibre.fr/raz-de-maree-fn-a-force-de-prendre-les-electeurs-pour-des-imbeciles

  2. Dussart André dit :

    Il est urgent de rappeler que l’inscription de l’état d’urgence dans la Constitution est un grand danger de dérive. En 1930, le chancelier Brüning utilisa l’article 48 de la constitution de Weimar (11 août 1919) pour imposer sa politique de déflation. L’article 48 permettait au Reichspräsident de gouverner par décrets d’urgence, lorsque la sécurité et l’ordre public sont menacés.

  3. gatinais dit :

    On ne peut indéfiniment mépriser …. 7 millions d’électeurs, même s’ils votent pour un parti à la droite de la droite ! 30 % des votes et pas un seul représentant à l’assemblée nationale. Tout cela va effectivement … mal se terminer !

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