L’Europe et le “devoir d’espérance”

Quand, en octobre dernier en Pologne, le parti Droit et Justice (PiS) a gagné une majorité absolue des sièges au Parlement, certains n’ont pas hésité à parler de « raz de marée », négligeant souvent de souligner que cette majorité était fondée sur 37% seulement des voix. Le même scénario s’était produit en mai 2015, lorsque les conservateurs britanniques s’étaient assuré une majorité absolue à la Chambre des Communes avec, là aussi, 37% des suffrages.
Ainsi, dans un certain nombre de pays démocratiques, il suffit qu’un parti récolte un tiers des voix pour qu’on lui attribue le droit de gouverner seul. N’y-a-t-il pas quelque chose de dérangeant lorsqu’un parti se croit ainsi plébiscité, alors que la vraie majorité populaire appartient en fait à l’opposition? Une question d’efficacité, répondront sans doute ceux qui s’agacent des compromissions des gouvernements de coalition.
Soit, mais ce phénomène de « minorité majoritaire » devient carrément choquant lorsque, comme en Hongrie ou en Pologne, le parti au pouvoir agit comme si sa majorité parlementaire lui donnait tous les droits, niant ceux des électeurs qui n’ont pas voté pour lui. Comme si l’alchimie qui préside au boursouflement des sièges constituait un passe-droit. La démocratie, rappelons-le, n’est pas une simple formule mathématique. Elle impose à la majorité de respecter les droits de tous et de rester dans le cadre de l’Etat de droit, tel qu’il est défini au sein de l’Union européenne par les Traités et la Charte des droits fondamentaux.
Les traités? La Charte? Des « chiffons de papier » sans doute pour les partis nationaux-populistes qui, au gré des frustrations, des rancoeurs et des peurs, sont arrivés au pouvoir dans plusieurs capitales européennes. Oui, des « chiffons de papier », sauf, bien sûr, lorsqu’il s’agit de réclamer des fonds européens, de permettre la libre circulation de « leurs » nationaux au sein de l’Union ou de toucher des émoluments au Parlement européen.
En Hongrie, depuis cinq ans, Viktor Orban défie l’Union européenne sans vergogne et sans remords, aidé dans sa tâche, il est vrai, par l’appui inconscient du Parti populaire européen, auquel appartient le parti Fidesz au pouvoir à Budapest. Le premier ministre hongrois, fier de son « illibéralisme », a neutralisé les institutions qui le dérangent et affaibli le système des contrepouvoirs, comme les médias ou les associations de la société civile. Certes, il avait obtenu plus de 50% des voix en 2010. Mais cette invocation d’une « vraie majorité » n’excuse pas la négation de principes fondamentaux de la démocratie. En 2014, le parti d’Orban a chuté en dessous de 45% des voix, mais ce score moins impérial ne l’a pas empêché de continuer à bétonner son pouvoir, sans le moindre égard pour les « gardiens des traités » à Bruxelles.

L’Europe et ses mauvais choix
En fait, l’Union européenne a largement laissé faire, alors qu’elle ne laisse rien passer en matière de libre marché et de respect du droit de la concurrence. En dépit de ses déclarations répétées sur les « valeurs européennes », elle a démontré qu’elle accordait plus d’importance aux dogmes du libéralisme économique qu’aux principes du libéralisme politique. Et c’est ainsi que cinq ans plus tard, Bruxelles s’est retrouvée face à la Pologne, un pays clé de l’Union livré aux obsessions réactionnaires d’un parti national-catholique qui jette le discrédit sur l’aventure libertaire de Solidarnosc et renie ceux qui, à l’instar de Bronislaw Geremek, Jacek Kuron, Tadeusz Mazowiecki, Jan Kulakowski ou Leopold Unger, s’étaient engagés en faveur d’une Pologne éclairée, ouverte, moderne et apaisée.
La Hongrie hier, la Pologne aujourd’hui, attestent de l’imprévision politique, mais aussi de l’indifférence sociale du projet européen. Ces partis ultra-conservayeurs ne l’auraient sans doute pas emporté si l’Europe avait été à l’écoute des millions de personnes angoissées par une européanisation conçue de plus en plus comme un avatar de la globalisation. De nouveau, comme lors du Gilded Age, l’âge d’or des boursicoteurs et des flambeurs qui précéda la Grande Dépression des années Trente, un libéralisme économique débridé menace le libéralisme politique, créant ces terrains vagues inquiétants sur lesquels poussent les herbes folles des démagogies plébéiennes et les chardons des identités crispées.
L’activation du mécanisme de l’Etat de droit par la Commission européenne à l’encontre de la Pologne est certes bienvenue. L’application de cette procédure censée ramener à la raison un Etat déviant tranche avec la procrastination de la Commission Barroso à l’égard de la Hongrie. Mais il serait illusoire de tout attendre d’une démarche éminemment juridique qui peut à tout moment s’étioler ou imploser.
De nouveau et de toute urgence, il faut « penser l’Europe » politiquement, comme Edgar Morin nous y invitait il y a 30 ans. En associant cette fois ce « peuple » désorienté qui se croit mieux protégé par Jaroslaw Kaczynski ou Viktor Orban que par les héritiers d’Altiero Spinelli et de Robert Schuman. En pratiquant aussi le « devoir d’espérance », comme disait Raymond Aron. « L’histoire est ce qu’en font les hommes, écrit Michel Wieviorka dans son dernier livre Retour au sens. Pour peu, ajoutait-il, que nous parvenions à mettre en débat des visées, des projets susceptibles de mobiliser notre sentiment d’appartenance à une même humanité, de porter des valeurs de solidarité, de responsabilité collective, et, osons le mot, de progrès». Non, Kaczynski et Orban ne sont pas une fatalité. « Pour peu que… ».

 

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