Nul vivre-ensemble ne se forge sous l’interdit

« Nulle oeuvre ne se féconde sous le joug. Nul avenir ne se forge sous l’interditAndrée Chedid est poétesse, libanaise, et c’est sans doute dans son constat effaré d’une société calcifiée dans ses communautés de foi, dans ses « identités meurtrières », comme le dirait son illustre compatriote Amin Maalouf, qu’elle a trouvé le souffle émouvant du poème dédié en 1993 à Salman Rushdie.
Face au terrorisme, la tentation est grande de sacrifier des valeurs essentielles pour, très légitimement, se protéger. Le risque rôde aussi de remiser la liberté de l’esprit dans la sphère privée,  « pour ne pas provoquer », jusqu’à se résigner à une coexistence des communautés où l’on se côtoie sans vraiment échanger, où l’on se salue sans vraiment se parler.
Alors que les autres extrémistes, ceux du « camp d’en face », populistes, frontistes, pégidistes, appellent à la haine et à l’exclusion, la démocratie, plus que jamais, se définit par l’ouverture, le dialogue, la solidarité, la reconnaissance de la réalité de sociétés de plus en plus diverses et globalisées. Tous unis, oui, sans aucun doute. Mais dans la démocratie, « le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres », comme disait Churchill. Tous unis dans la liberté, c’est-à-dire dans le vrai respect de l’autre, dans la reconnaissance de son intelligence et de son autonomie. En rupture avec la « Sainte Alliance » de clergés empressés de rogner le droit de tous de contester leurs textes sacrés. Contre les hallebardiers de la doctrine de la foi qui voudraient conditionner leur « tolérance » à l’égard des autres à leur droit exclusif d’imposer leurs intolérances au sein de leur communauté.
Ce vivre ensemble s’enrichit du droit à la dissidence au sein de la société, mais aussi au sein de chaque communauté. Il implique le « droit de passage », la liberté de traverser les lignes, de changer de camp, de penser à contre-courant, de défroquer, de blasphémer. Une société se condamne, en effet, si elle n’est qu’un archipel d’îlots communautaires reliés par des ponts checkpoints, gardés par les traqueurs d’apostats ou d’hérétiques.
Cette « convivence »(1) ne peut pas se construire non plus sur le silence, la complaisance, l’esquive des questions qui dérangent. Si elle est évidemment meurtrie par les discours d’incitation à la haine, elle est également menacée par la peur d’une parole qui « heurte, choque ou inquiète » (2). Pour fonder ce vivre ensemble sur des bases solides, il faut s’engager « radicalement » dans l’analyse des enjeux de nos sociétés. Il faut oser aller « à la racine des choses », remettre en cause les équations convenues, « dire la vérité, même si ça fait mal, surtout si ça fait mal », comme le disait si bien Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal Le Monde.
Dire la vérité sur les fondamentalismes, en particulier au sein de l’islam, mais pas seulement, qui dégradent la foi. Dire la vérité sur notre »modernité », sur la marchandisation grotesque du monde qui polarise et insécurise toutes les sociétés,. Dire la vérité sur les raidissements et replis volontaires au sein des communautés, mais aussi sur des politiques d’intégration bien intentionnées qui, note amèrement Kenan Malik dans un texte majeur de Foreign Affairs, «ont contribué à fracturer la société et à enraciner des visions plus étroites de l’appartenance et de l’identité ».
Cette radicalité de l’analyse a pour compagne la modération politique, qui est la reconnaissance du coût humain des solutions simplistes. La construction d’une société où « il fait bon vivre » ne viendra pas de la reconstitution d’un passé islamiste ou « de souche » largement fantasmé, mais sur l’affirmation, plus que jamais, « de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ».« Nulle cause ne s’honore de la menace. Nul Dieu de vie ne s’accorde droit de mort. Nul cri de mort n’encorde l’homme de vie », écrivait encore Andrée Chedid,
Cette exigence de liberté est le socle essentiel d’une société avancée, qui fonde sa cohésion sur l’intelligence et le débat au lieu de s’arc-bouter sur des doctrines ânonnées ou des silences imposés. Oui, vivre ensemble, grâce à nos différences, grâce à nos différends. La liberté, sinon rien.

Notes:

(1) Ce terme vient de l’espagnol, convivencia, qui désigne le vivre-ensemble, en particulier en référence à l’âge d’or (présumé) de Cordoue au 9è siècle lorsque le pouvoir musulman “tolérait” les juifs et les chrétiens. Un mythe à propos duquel se déchirent de nombreux historiens.

(2)Référence à un fameux jugement de la Cour européenne des droits de l’Homme, l’arrêté Handyside de 1976, défendant la liberté d’expression.http://www.lemonde.fr/europe/article/2006/02/04/la-cedh-defend-les-informations-qui-heurtent-choquent-ou-inquietent_737869_3214.html

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