Contre le terrorisme, l’oxygène du journalisme

Les médias sont « l’oxygène du terrorisme », disait Margaret Thatcher, dont la liberté de la presse n’était pas vraiment la tasse de thé. Ils sont aussi, n’en déplaise à dear Maggie, parmi les cibles préférées des tueurs. L’année dernière, selon le Comité de protection des journalistes, 40% des journalistes assassinés l’ont été par des terroristes islamistes qui ne supportaient pas l’oxygène du journalisme.
Le Prix de l’UNESCO pour la liberté de la presse, qui sera remis le 3 mai, journée mondiale de la liberté de la presse, est d’ailleurs dédié à une victime du terrorisme, Guillermo Cano, patron du grand quotidien libéral colombien El Espectador, froidement assassiné le 17 décembre 1986. Il tenait tête depuis des années aux cartels de la drogue et refusait que son pays ne s’enfonce dans l’indignité de la narcocratie. Deux sicaires à motocyclette l’exécutèrent, alors qu’il venait de quitter sa rédaction. Et trois ans plus tard, un camion piégé visa le siège du journal. « Ils ne réussiront pas à nous vaincre», déclara son directeur Alfonso Cano, au milieu des débris de verre et des gravats. Le lendemain, le quotidien était présent dans les kiosques, la « une » barrée d’un Seguimos Adelante (Nous continuons), splendide bras d’honneur adressé aux narcos.
Le terrorisme, qu’il soit d’extrême gauche ou d’extrême droite, politique ou mafieux, d’inspiration religieuse ou ethnique, a toujours déclaré la guerre au journalisme. Lors des « années de plomb » en Italie, des représentants de la « presse bourgeoise » furent victimes de la jambisation, technique barbare copiée de la mafia, visant à estropier la cible en lui tirant dans le genou. Dans l’Algérie des généraux lors des années 1990, plus de 70 journalistes furent assassinés, la plupart par des tueurs de groupes islamistes. Ils avaient le choix entre la valise ou le cercueil, « condamnés à devenir des acteurs du drame », comme l’écrivait en 1996 la journaliste algérienne Ghania Mouffok. En Espagne, l’ETA lui aussi s’en prit à la presse, allant jusqu’à assassiner en 2000 un vétéran de la lutte anti-franquiste, Jose Luis Lopez de Lacalle, chroniqueur du journal El Mundo.
Aujourd’hui au Mexique et dans le « triangle nord » de l’Amérique centrale (Guatemala, Salvador, Honduras), oubliés d’une actualité rivée sur le Moyen-Orient, les journalistes indépendants sont dans le viseur des pistoleros et des ripous, qui exécutent les basses besognes d’un narco-terrorisme triomphant. Là aussi, les journalistes sont contraints au silence ou à l’exil. Plata o plomo. S’ils n’acceptent pas l’argent de la corruption, ils sont criblés de plombs.
En 2002, l’enlèvement et la décapitation au Pakistan de Daniel Pearl, talentueux reporter du Wall Street Journal, marqua une nouvelle étape dans l’horreur. L’émergence du groupe Etat islamique a porté jusqu’au paroxysme cette haine du journalisme, avec les exécutions macabres d’otages et la traque impitoyable des reporters indépendants de Raqqa Is Being Slaughtered Silently (RBSS), pourchassés jusque dans leur sanctuaire en Turquie et brutalement assassinés.
Certes, la presse est un caravansérail où l’on ne rencontre pas que des saints ou des héros. Une poignée de journalistes accompagnent le terrorisme, le justifient. Des médias collent parfois de si près aux directives et aux slogans de groupes armés que la ligne entre la liberté d’expression et l’apologie du terrorisme se brouille. Le risque surgit aussi quand la presse devient le porte-voix d’un contre-terrorisme qui s’emballe et se fourvoie. Après le 11 septembre 2001, des commentateurs perdirent leur sens critique et leur sang froid, cautionnant des politiques illégales et calamiteuses de l’administration Bush en partie à l’origine du terrorisme qui, aujourd’hui, nous accable. Le terrorisme et le contre-terrorisme sont d’impitoyables révélateurs de la nature du journalisme et de la trempe de ceux qui pratiquent ce métier.
Mardi prochain, le Difference Day, parrainé par la VUB et l’ULB, réunira à Bozar de nombreux médias, dont Le Soir, et associations pour célébrer la liberté de la presse. Les discussions seront sans doute dominées par le terrorisme islamiste, devenu soudain si proche, si meurtrier. Dans cette réflexion, le Difference Day de l’année dernière apparaîtra à certains comme prémonitoire et hautement symbolique. Le Prix pour la liberté d’expression avait été accordé au blogueur libéral saoudien Raif Badawi, condamné à 1000 coups de fouet. Il est toujours en prison, victime d’un régime qui prétend combattre le terrorisme alors qu’il continue à promouvoir, jusque dans nos quartiers et avec la complaisance de nos dirigeants, une idéologie obscurantiste qui a servi d’incubateur aux tueurs d’al-Qaïda et de l’Etat islamique.
Face au terrorisme, le journalisme libre est souvent Sisyphe et don Quichotte, condamné à percer les hypocrisies, les indignités et les compromissions des pouvoirs et de ceux qui les défient. Et pourtant, « malgré des phénomènes qui poussent au découragement et à la désespérance, écrivait Guillermo Cano dans son dernier éditorial de El Espectador, je ne doute pas un seul instant de la capacité de notre pays à progresser vers une société plus juste, plus honnête, plus prospère ». A condition, comme il le fit, de ne pas céder d’un pouce face à ceux qui se battent contre une pensée libre et une société debout. «L’utopie du journaliste, notait son ami Javier Dario Restrepo, est l’insubordination, la rebellion face aux réalités qui blessent les innocents». Comme ces dizaines d’innocents fauchés à Zaventem et à Maelbeek au matin du 22 mars.

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Une réponse à Contre le terrorisme, l’oxygène du journalisme

  1. Gillon dit :

    <> ?
    En Belgique, la presse en ligne applique journellement la censure ‘assumée’ (Le Soir ne s’en prive pas)…
    Lorsqu’un journal se rapproche d’un parti politique, les journalistes deviennent des propagandistes.
    Il faut savoir pour qui l’on travaille.

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