L’Amérique, otage de ses oligarques?

En 1969, le journaliste américain Joe McGinnis publiait un livre au titre choc, Comment on vend un président, qui allait connaître un succès phénoménal. Il y décrivait la « marchandisation » du candidat républicain Richard Nixon et mettait le doigt sur l’une des déformations les plus troublantes de la démocratie américaine. En 1998, Charles Lewis, fondateur du Centre pour l’intégrité publique, renchérissait avec L’Achat du Congrès, un livre qui dénonçait l’influence délétère des groupes d’intérêts sur les députés et les sénateurs.
Depuis lors, rien n’a vraiment changé. Pire, depuis une décision très controversée de la Cour suprême en 2010, les dépenses électorales directes ou indirectes ont explosé. En 2012, Barack Obama et son rival républicain Mitt Romney dépensèrent chacun plus d’un milliard de dollars pour leur campagne. Au 31 juillet de cette année, selon le Washington Post, Hillary Clinton avait déjà récolté 700 millions de dollars, tandis que Donald Trump, qui est milliardaire, en avait engrangé près de 350 millions.
Les grands médias, à l’exception de la presse écrite de qualité, parlent assez peu de cette « money connection », en partie parce qu’ils sont parmi les principaux bénéficiaires de cette manne largement consacrée à acheter des espaces publicitaires. Ils en parlent peu également parce que l’importance accordée par les candidats à la publicité politique s’explique aussi par l’ignorance supposée d’une vaste partie de l’opinion. Une ignorance entretenue par des médias audiovisuels camés à l’audimat et qui choisissent de distraire l’opinion publique plutôt que de l’informer.

Un effet corrosif
Certes, les publicités électorales ne sont pas une garantie de succès, comme l’a amèrement constaté Jeb Bush, éliminé très tôt des primaires républicaines. Mais cette réserve sur l’efficacité de la publicité ne peut masquer l’effet corrosif de l’argent sur la démocratie électorale américaine.
Celui-ci agit d’abord comme « un filtre à l’embauche », dans la mesure où aucun candidat ne peut sérieusement envisager de se lancer dans une campagne électorale présidentielle s’il ne dispose pas d’un trésor de guerre richement doté. L’argent agit ensuite comme un puissant instrument d’influence sur les politiques gouvernementales. Même si les décisions de la Maison Blanche ou du Congrès ne reflètent pas automatiquement les intérêts de leurs donateurs, les renvois d’ascenseur font implicitement partie du deal, une pratique qui accorde un pouvoir excessif aux groupes d’intérêts les plus riches ou les mieux organisés. En 2015, l’ancien président démocrate Jimmy Carter dénonçait l’existence d’une “oligarchie américaine” qu’il rendait responsable d’une « subversion complète du système politique ».
Ces connivences, systématiquement documentées par le Center for Responsive Politics, fondé en 1988 par deux sénateurs, démocrate et républicain, alimentent en partie la vague populiste qui porte Donald Trump. Engagé dans une campagne contre « les élites de Washington », le milliardaire new-yorkais a même persuadé certains de ses partisans que sa fortune le protégerait, une fois au pouvoir, contre les groupes d’intérêt qui rêvent de « s’acheter un président ».
Hillary Clinton, quant à elle, est sur la défensive. Alors que, traditionnellement, les miieux financiers, dont la (mauvaise) réputation n’est plus à faire depuis la crise des subprimes, ou l’industrie pétrolière appuient surtout les Républicains, elle apparaît comme la candidate de l’Establishment. Par ailleurs, elle est embarrassée par les accusations lancées par ses adversaires républicains contre la Fondation Clinton. Jusqu’ici, rien d’illégal n’a été établi, mais le risque de conflits d’intérêts a constamment plané lorsqu’elle était à la tête du Département d’Etat, « alimentant, note l’agence Associated Press, les perceptions que le versement d’argent à la Fondation était un droit d’entrée pour une rencontre personnelle avec Hillary Clinton ».

Des réformes nécessaires
En fait, c’est l’ensemble du système américain, des centres d’études aux associations, qui est entaché par la suspicion d’être sous l’influence de la caste des donateurs, que ceux-ci soient des grandes entreprises, des grandes fortunes, voire même des Etats étrangers, comme l’Arabie saoudite. Si une partie non négligeable de l’argent privé appuie des projets favorables à la justice sociale, à l’égalité raciale ou aux libertés, la campagne de reconquête de l’hégémonie culturelle lancée dans les années 1960 par les milieux conservateurs, a largement réussi. Les magnats du conservatisme, comme les frères Koch, magistralement décrits par la journaliste Jane Mayer dans son récent livre Dark Money, ont peu à peu imposé leur agenda, non seulement au sein du parti républicain, mais aussi dans une partie significative de l’opinion publique, préparant ainsi l’émergence de Donald Trump.
« Un gouvernement dominé par l’argent organisé est aussi dangereux qu’un gouvernement dirigé par le crime organisé », s’était exclamé le président Franklin Roosevelt dans les années 1930, lorsque ses réformes sociales du New Deal étaient vivement combattues par ceux qu’il appelait les “ploutocrates”. Sa mise en garde va-t-elle finir par être entendue, au point d’amener de vraies réformes? Peut-être. « La plupart des Américains, écrivait récemment le doyen du journalisme Bill Moyers, acceptent que les riches s’achètent plus de voitures ou de maisons qu’eux, mais pas qu’ils puissent s’acheter plus de démocratie »…

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