La paix en Colombie et le chagrin de l’Amérique latine

Lundi dernier, la signature de l’accord de paix entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) a été célébrée avec émotion dans la magnifique ville coloniale de Carthagène des Indes. Même si cet accord devait encore être confirmé par un plébiscite le 2 octobre, un conflit vieux de cinquante ans, qui a fait plus de 200.000 morts, se termine, créant « une lueur d’espoir qui illumine le monde », a déclaré le secrétaire général de l’ONU. « Le gouvernement et les FARC, écrit l’envoyée spéciale du quotidien argentin Pagina 12, se sont donné la main sous les nuages blancs des Caraïbes ». Ce fut « une soirée magique, comme dans un conte de Gabriel Garcia Marquez».
Ailleurs, en Amérique latine, cet accord, toutefois, n’a pas suscité de véritable euphorie. Le conflit apparaissait anachronique, confiné dans des zones « inutiles », au bout du bout du monde. La fin de la guerre froide, marquée par le repli de Cuba sur ses problèmes internes, et l’échec du projet « bolivarien » porté par l’ex-président vénézuélien Hugo Chavez, lui avaient enlevé tout enjeu idéologique et géopolitique. Ses acteurs, que ce soient les guérilleros « marxistes », les paramilitaires d’extrême droite ou l’armée, ne suscitaient aucune sympathie. Il y a eu trop de brutalités dans tous les camps pour y trouver des héros. Le conflit colombien a duré trop longtemps, alimenté par l’injustice sociale et l’emballement vengeur de la violence, mais aussi par le profit que ses acteurs retiraient de l’option militaire pour mener leurs trafics, consolider leurs prébendes, affirmer leur arbitraire.
La mise en oeuvre de l’Accord sera ardue, car elle dépend de profondes réformes, que l’oligarchie locale a toujours étranglées, et de la « reddition des comptes » de tous ceux, dans tous les camps, qui ont commis des crimes de lèse-humanité. Elle exige également de l’Etat colombien force et impartialité, une gageure dans un pays où, comme le disait l’éminent intellectuel Jorge Gaitan Duran, « l’oligarchie a toujours veillé à ce qu’il y ait de l’anarchie pour qu’il n’y ait pas d’Etat ».

Des démocraties formelles
L’Amérique latine a incontestablement changé depuis ces années 1960 qui virent l’émergence de la lutte armée, dans la foulée de la victoire de Fidel Castro, et l’installation de dictatures militaires dont la doctrine de la sécurité nationale, apprise dans les académies militaires occidentales, faisait de tout dissident, même modéré, un soviéto-communiste à neutraliser. Toutefois, si un seul régime de parti unique subsiste aujourd’hui, à Cuba, la succession de gouvernements civils ne doit pas faire illusion. Dans de nombreux pays de la région, la démocratie se limite aux échéances électorales et aux alchimies juridiques douteuses qui ont notamment permis à l’opposition brésilienne de forcer la présidente Dilma Rousseff à la démission.
Si la violence politique brute a presque disparu, la délinquance de droit commun, liée en partie au trafic de drogue, fait rage. La fracture sociale, la corruption, les collusions entre les forces de sécurité et les groupes criminels, la persistance d’un Richistan imperméable à toute idée de Bien commun, compromettent l’Etat de droit, la cohésion sociale et le développement équitable. L’assassinat en mars dernier de la militante écologiste hondurienne Berta Caceres, tout comme le massacre de 43 étudiants par des policiers et des narco-trafiquants, le 27 septembre 2014 au Mexique, illustrent tragiquement ces impasses.
L’économie de la région reste fragile. Les maux que décrivait Eduardo Galeano en 1971 dans son livre culte les Veines ouvertes de l’Amérique latine ne se sont pas évaporés avec la croissance et la modernisation. La pauvreté extrême a sans doute reculé, mais le continent reste trop dépendant de l’exportation des matières premières. Le boom de ces dernières années a été largement déterminé par la boulimie de la Chine. Aujourd’hui, l’heure du ressac a sonné. Le Venezuela, otage de sa monoculture pétrolière et de la grandiloquence chaviste, est l’exemple le plus désolant de cette imprévision et de cette gabegie.

Des citoyens admirables
En d’autres termes, rien n’a structurellement changé. Les inégalités restent extrêmes et dès lors porteuses d’extrémismes. Partout, certes, des citoyens admirables se battent contre la pauvreté, la corruption et la violence. Ainsi, dans sa préface au livre Les Chagrins du Mexique, la doyenne des lettres mexicaines Elena Poniatowska rend  hommage à trois femmes journalistes, Lydia Cacho, Marcela Turati et Anabel Hernandez, qui, au péril de leur vie, dénoncent le fléau des trafics d’être humains et de drogue et les complicités officielles dont ils bénéficient. Mais, dans l’ensemble, l’Amérique latine n’a pas réussi à faire de la démocratie un puissant levier de la justice sociale et de la citoyenneté.
Comment imaginer des changements qui soient à la hauteur des problèmes du continent, sans retomber dans les tragédies passées? La mémoire des atrocités commises à l’époque des dictatures militaires, sous Pinochet au Chili ou Videla en Argentine, reste vive. Les Etats profonds qui sévirent, le visage découvert, lors des années de plomb sont embusqués derrière le façadisme des institutions. Les alternatives castriste, sandiniste ou chaviste qui prétendaient opposer leur radicalité à la réalité de conditions sociales extrêmes ont lamentablement échoué.
Et pourtant, la question que Carlos Fuentes prête au héros de son livre posthume, Achille ou le guérillero et l’assassin (2016), consacré à la Colombie des années 1990, reste d’actualité: « Jusqu’à quand va-t-on accorder du crédit à un système qui ne l’a jamais mérité? » La paix en Colombie n’est pas « la fin de l’Histoire ».

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Une réponse à La paix en Colombie et le chagrin de l’Amérique latine

  1. Paul Louis dit :

    Monsieur,

    Merci pour cet article qui fait une synthèse remarquable de la situation d’une Amérique latine qui me tient à cœur.

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