CETA: « Il n’y a pas d’alternative »

La controverse sur le CETA a suscité un florilège d’accusations croisées, mais cette crise serait mal comprise si l’on ne s’interrogeait pas, avant qu’il ne soit vraiment trop tard, sur l’impact politique délétère de la forme de libéralisme économique qui domine le projet européen et inspire les accords de libre échange internationaux.
«Notre civilisation, dans la mesure où elle est libérale, est aussi une civilisation du citoyen et pas seulement du consommateur, pas seulement du producteur, rappelait en 1981 l’un des penseurs les plus éminents du libéralisme, Raymond Aron, qui, ironiquement, qualifiait de « représentation marxiste dévoyée » cette réduction de l’homme aux sphères de la consommation et de la production.
Ces trente dernières années, le projet politique des Pères fondateurs européens, démocrates chrétiens, sociaux-démocrates et libéraux, s’est effiloché. Le modèle du « capitalisme rhénan », fondé sur la concertation, la protection et la redistribution, a été largement remplacé par un modèle anglo-saxon plus individualiste, compétitif et inégalitaire. Les règles de la globalisation l’ont emporté sur celles de l’européanisation, évacuant la notion d’intérêt général, favorisant l’explosion des inégalités et détricotant, dans une troublante opacité, les régulations sociales et financières.
Ces changements ont-ils été accomplis dans le respect des valeurs démocratiques? Formellement, oui. Des démocrates chrétiens, de Wilfried Martens à Helmut Kohl, des socialistes, de Tony Blair à Gerhard Schroeder, cautionnèrent ce changement de paradigme qui se voulait néo-libéral et « moderniste ». De surcroit, ces politiques européennes, même les plus contestées, ont été avalisées par les Parlements nationaux et le Parlement européen.
Comment aurait-il pu en être autrement? Les décisions européennes ont été présentées comme nécessaires, inévitables même, reflétant la fameuse expression de l’ex-Premier ministre britannique Margaret Thatcher: « Il n’y a pas d’alternative». Les objections à propos de dossiers sensibles, que ce soit sur les travailleurs détachés ou sur les négociations avec la Turquie, ont été le plus souvent balayées d’un revers de la main, comme autant de vestiges d’un esprit protectionniste suranné. Voire comme l’expression d’une pensée réactionnaire. Au risque, au milieu de ce déterminisme technocratique, d’oublier la remarque du sage Père fondateur, Altiero Spinelli, pour qui la construction européenne requérait « non seulement une technique, mais aussi une âme politique ».

Les années stériles
Ces dernières années, cet argumentaire des « gens qui savent » a perdu sa force de conviction. L’incapacité de l’Union européenne à anticiper l’implosion financière de 2008, sa gestion abracadabresque de la crise grecque, les longues et stériles années Barroso, les contrecoups de politiques d’élargissement mal menées, les pantouflages imp(r)udents de certains commissaires européens, ont été dévastatrices pour sa légitimité.
Plus fondamentalement encore, la réduction du projet européen à sa dimension économique l’a mis en porte à faux par rapport à ses valeurs politiques proclamées. Ainsi, en dépit de débats animés au sein du Parlement européen, la sévérité de l’Union en matière budgétaire ou règlementaire n’a pas été appliquée avec la même conviction aux Etats membres accusés,  comme la Hongrie de Viktor Orban, de violer des valeurs démocratiques essentielles. Or, comme le déclarait, en 2015, le Groupe libéral du Parlement européen, « la gouvernance démocratique, l’état de droit et les droits fondamentaux ne sont pas secondaires par rapport aux règles du marché unique ou de la discipline budgétaire. Ils sont même plus importants. Ce n’est pas une coïncidence si les valeurs de l’Union sont mentionnées dans l’article 2 du Traité, avant les autres objectifs de l’UE ».

Un libéralisme hémiplégique
Jugé à l’aune des principes et des textes fondateurs de l’Union, le « tout au marché » mène l’Europe dans une impasse. Après avoir contribué à désagréger deux des plus grandes familles politiques européennes, la démocratie chrétienne et la social-démocratie, un ultra-libéralisme économique sans état d’âme menace aujourd’hui le libéralisme politique, c’est-à-dire le noyau dur du projet européen.
« Le libéralisme, écrivait en 2009 Alan Wolfe, professeur au Boston College et auteur du livre de référence The Future of Liberalism, a pour objectif essentiel d’accorder au plus grand nombre de personnes la plus grande maitrise possible sur la direction de leur vie ». Une version américaine du libéralisme? Certes, mais qui devrait aussi résonner en Europe. «On ne donne pas aux gens davantage de contrôle sur leur vie, ajoutait-il, en réduisant leur revenu réel, en accroissant leur peur du chômage, en accordant trop de pouvoir aux grandes entreprises et trop peu aux gens ordinaires».
Les responsabilités de « Bruxelles » dans le malaise européen sont souvent exagérées et caricaturées, mais l’Union ne peut plus continuer à user de son seul argument d’autorité. La confusion actuelle ouvre un boulevard aux nationalismes et aux populismes, ces dérives funestes contre lesquelles précisément l’Europe avait été fondée. Elle doit se garder de pratiquer ce « libéralisme hémiplégique » que prônait Madame Thatcher, qui était économiquement ultra-libérale, politiquement « illibérale » et, de surcroit, europhobe.
« Il faut humaniser l’économie de marché », avertissait Laurent Joffrin. Pour sortir par le haut des défis de la globalisation. Pour contrer, ajoutait-il, « les obsédés des identités et des frontières ». Il n’y a pas d’alternative…

Cette chronique a été publiée le vendredi 28 dans la version papier du journal.

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