Trump et la tentation de l’abus de pouvoir

Charles Louis de Secondat, baron de la Brède et de Montesquieu, a passé une très mauvaise nuit le 8 novembre. L’Amérique non seulement s’est offerte à un «rustre », mais elle lui a livré les trois branches du pouvoir fédéral. Le drapeau du Parti républicain flottera bientôt sur la Présidence, les deux chambres du Congrès et la Cour suprême. Or, avait prévenu l’illustre auteur de l’Esprit des Lois, « il n’y a point de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice ».
Certes, on peut s’imaginer que l’Establishment du Grand Old Party cherchera à encadrer l’intrus. Des responsables républicains se sont déjà indignés de la nomination de Steve Bannon, l’ancien patron du site Breitbart News, au poste de stratège en chef de la Maison Blanche. « L’extrême droite raciste et fasciste a son représentant à quelques pas du Bureau ovale. Amérique, sois sur tes gardes », a tweeté John Weaver, l’ex-chef de campagne du candidat républicain modéré John Kasich.
Mais la question reste posée: dans quelle mesure les Etats-Unis réussiront-ils à respecter les règles d’une vraie démocratie, qui garantit le gouvernement de la majorité et le respect de la minorité? Lors de sa campagne, le milliardaire a fait montre d’une grande désinvolture à l’égard de l’Etat de droit, allant jusqu’à accuser de parti pris un juge « d’origine mexicaine », qui supervisait un procès impliquant la Trump University. Il s’est aussi lancé dans une campagne agressive contre « la presse libérale», qui traduit en réalité sa volonté d’intimider les journalistes jusqu’à les empêcher de jouer le rôle de vigilance que leur assigne la Constitution. Les mots et la gestuelle du candidat républicain ont constamment exprimé une irrésistible tentation de l’abus de pouvoir.
Les caudillos populistes, qui se réclament d’un lien organique entre « l’homme providentiel » et « le peuple », se sont toujours moqués de l’indépendance des institutions. Le règne des Maduro, Erdogan et autres Poutine se confond avec l’accaparement des pouvoirs et le musèlement des voix dissidentes. « Impossible aux USA », protesteront les tenants de l’exceptionnalisme américain, vexés que leur futur président soit comparé à des autocrates de pays tourmentés. Et pourtant, l’histoire des Etats-Unis nous rappelle que le « pays des hommes libres » n’est pas à l’abri de formes d’intolérance et d’arbitraire qui portent gravement atteinte au contrat démocratique.

Chasse aux sorcières
Au début de la Guerre froide, la chasse aux sorcières menée par le sénateur républicain Joe McCarthy intimida des millions de citoyens et brisa des centaines de vies. A l’époque de Richard Nixon également, le pouvoir devint « hors-la-loi », non seulement lors du scandale du Watergate, mais aussi en assignant à la bureaucratie fédérale la mission indigne, selon les mots d’un conseiller présidentiel, de « baiser nos ennemis politiques». Parmi ceux-ci, des personnalités aussi «dangereuses » et « subversives» que l’acteur Paul Newman et l’écrivaine Mary McGrory.
De même, après les attentats du 11 septembre 2001, le Congrès et les médias abdiquèrent largement de leur rôle de contre-pouvoir et laissèrent le champ libre, jusque dans ses errements, à l’administration Bush. A chaque fois, après McCarthy, Nixon ou Bush, il fallut plusieurs années avant que le système démocratique se ressaisisse.
A partir du 20 janvier prochain, les Républicains ne contrôleront pas seulement les trois pouvoirs au niveau fédéral. Ils dominent également les Etats fédérés avec 33 gouverneurs et 32 assemblées législatives sur 50. Par ailleurs, en-dehors de la sphère politique, ils sont intimement liés à de puissants hommes d’affaires qui, à l’instar des frères Koch ou de Sheldon Adelson, ont généreusement financé leurs campagnes et attendent logiquement un renvoi d’ascenseur. Ils disposent aussi depuis longtemps déjà de « leurs hommes » au sein de « l’Etat profond » et, en particulier, dans ce « complexe militaro-industriel » qu’avait dénoncé en 1961 le président républicain et ex-général Dwight Eisenhower.
Les grandes dénominations religieuses, en particulier les Eglises évangéliques (25% de la population) et, dans une moindre mesure, l’Eglise catholique (20%), encore influencée par les « évêques de Jean-Paul II », ont voté Républicain. Donald Trump maîtrise finalement une puissante machine de bruit médiatique, qui a montré sa terrible efficacité lors de la campagne, en contournant la grande presse traditionnelle et en créant sa propre réalité dans un bric-à-brac de rumeurs, de fabrications et de théories du complot.
Aujourd’hui, la démocratie américaine apparait plus que jamais déséquilibrée. Le caractère impulsif du président-élu, le rôle accordé à un entourage familial qui se croit tout permis et la nomination à des positions de pouvoir de personnalités connues pour leur extrémisme risquent de mettre à mal un système institutionnel et des principes constitutionnels qui avaient été prévus par et pour des hommes d’Etat raisonnables et modérés.
Il reste bien sûr des bastions de résistance: la minorité démocrate au Congrès, une société civile engagée, des fonctionnaires intègres, des magistrats indépendants, des médias conscients de leur rôle de chien de garde, des chefs d’entreprise prêts à contester une conception nostalgique et crispée de l’économie. Mais la menace est réelle. « C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser », écrivait Montesquieu en 1748. God Bless America! Les quatre prochaines années ne seront pas une procession de l’Enfant Jésus…

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Une réponse à Trump et la tentation de l’abus de pouvoir

  1. Lechantre Christian dit :

    Article qui fait froid dans le dos, mais qui est hélas tout à fait pertinent.

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