“Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si près de Trump”

Donald Trump a donc confirmé son intention de “construire un mur” (qui existe déjà en partie) entre les Etats-Unis et le Mexique. La tension entre les deux pays s’exacerbe et le président mexicain aura du mal à naviguer entre les pressions de Trump et celles de l’opposition mexicaine, à l’écoute d’une population indignée par la politique clairement hostile exprimée par le nouveau Président américain. Les relations entre les deux pays sont pourtant tellement compliquées et tellement imbriquées qu’elles demandent de la prudence et du respect, deux traits de caractère dont Donald Trump est avare.

« Pauvre Mexique, si loin de Dieu, si près des Etats-Unis ». La phrase attribuée au président Porfirio Diaz, qui dirigea le Mexique de 1876 à 1911, est usée jusqu’à la corde, mais beaucoup de Mexicains la marmonnent sans rire, depuis que leur pays est devenu la « tête de Turc » de Donald Trump. « L’homme qui déteste le Mexique, qui nous traite de violeurs, d’assassins, a été élu président », s’indignait la revue Sin Embargo en novembre dernier. « Pour la première fois depuis 1980, lorsque Reagan s’en prit à l’URSS, un candidat présidentiel nord-américain a fait activement campagne contre les intérêts nationaux d’un autre pays », écrivent l’ancien ministre mexicain des Affaires étrangères Jorge G. Castaneda et le sénateur de centre-gauche Armando Rios Piter dans la revue Nexos. « Aujourd’hui, aux Etats-Unis, il est acceptable d’être ouvertement anti-mexicain ».
Le 8 novembre, soixante millions de nord-américains ont voté pour un candidat qui a promis de construire un mur le long de la frontière et de le faire payer par les Mexicains, d’expulser des millions de migrants et de ramener aux Etats-Unis les emplois « volés » par le Mexique. Président élu, Donald Trump persiste et signe. Des tweets comminatoires ont visé les entreprises automobiles américaines et même étrangères investissant au sud du Rio Grande. Mercredi, lors de sa conférence de presse, il a accusé le Mexique de « profiter des Etats-Unis ». En d’autres temps, en d’autres lieux, entre des pays de puissance comparable, cette politique du lasso équivaudrait presque à une déclaration de guerre.
Donald Trump s’attaque frontalement à deux piliers du « modèle » économique et social mexicain: la sous-traitance et l’immigration. Le pays est scotché aux Etats-Unis, qui représentent 80% de ses exportations et 50% des investissements étrangers. Douze millions de citoyens mexicains vivent aux Etats-Unis. En 2015, leurs transferts se sont élevés à 25 milliards de dollars.
Alors que Jorge Castaneda et Armando Rios Piter plaident pour une politique de fermeté -« il n’y a pas de raison de coopérer avec un régime hostile », écrivent-ils -, le président Enrique Pena Nieto tente d’amadouer le futur Président. Il vient de nommer Luis Videgaray, un homme sans expérience diplomatique, au ministère des Affaires étrangères, en grande partie parce que ce dernier entretiendrait d’excellentes relations avec Jared Kushner, le beau-fils et conseiller de Donald Trump. Pragmatisme? Sans doute, mais Pena Nieto a dû fixer des balises et des lignes rouges. Jusqu’où le gouvernement peut-il, effet, courtiser un gringo aussi caricatural, massivement rejeté par sa population? Jusqu’où peut-il oublier les ressentiments légués par une longue histoire de spoliation, de dépendance et d’humiliation, dont la perte au 19ème siècle d’un immense territoire, du Texas à la Californie? Sa crédibilité, déjà en vrille, pourrait ne pas résister aux accusations de malinchismo (du nom de La Malinche, l’Indienne maîtresse du Conquistador Hernan Cortès), de trahison, si le gouvernement va trop loin dans une recherche de « partenariat » avec Washington qui serait perçue comme une marque de servilité. « C’est le moment de faire preuve de dignité », prévient le grand quotidien El Universal.

Trump joue avec le feu
En s’en prenant directement au Mexique, sans le moindre égard pour son attente légitime de respect, Donald Trump joue avec le feu. Le Mexique est la 15ème puissance économique mondiale, un foyer exceptionnel de création culturelle, mais ce pays de 124 millions d’habitants est fragilisé par de profondes inégalités sociales, un taux de pauvreté débilitant, une corruption institutionnelle et une violence extrême liée au règne des narco-trafiquants. La victoire de Trump a déjà provoqué un choc économique. Le peso s’est effondré et, depuis quelques jours, le gouvernement est secoué par des manifestations et des pillages à la suite du gasolinazo, l’augmentation du prix des carburants.
Proches des « libéraux » américains, les milieux progressistes mexicains ont vécu le triomphe de Trump, « comme une déroute politique et une blessure personnelle », écrit l’essayiste Nicolas Medina Mora. Pris à contrepied, ils s’inquiètent d’une dérive vers davantage d’inégalité et de violence. Ils craignent que leur pays ne suive à son tour une voie national-populiste. Ils évoquent même un scénario autoritaire avec un renforcement du pouvoir de l’armée.
Mais quelle est l’alternative? « Mettre en oeuvre de profondes réformes qui rompraient avec un modèle politique illibéral et une économie socialement déséquilibrée. Corriger un Traité de libre échange qui pénalise les ouvriers des deux côtés de la frontière. Diversifier les dépendances », répondent-ils en choeur. Justicia y libertad! Sans aucun doute. Mais le temps presse.
Alors, conscients qu’ils ne peuvent échapper à la fatalité de la géographie, ils s’accrochent à l’espoir de tisser des relations étroites avec tous ceux qui, aux Etats-Unis, vont tenter d’amortir le choc. Avec l’Etat de Californie, qui a engagé Eric Holder, l’ancien ministre de la Justice d’Obama, pour contrer Donald Trump. Avec une Eglise catholique de plus en plus hispanique. Avec les 35 millions de citoyens américains d’origine mexicaine. Avec les membres modérés du Congrès et les milieux  « éclairés » dans les médias et les universités.
Avec tous ceux qui, des deux côtés de la « frontière de verre » chère à l’écrivain Carlos Fuentes, rejettent cette « Amerika », comme l’appelle Nicolas Medina Mora, « qui navigue à l’aveugle sur la mer de l’histoire, sans que l’on sache où elle va. »

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