Populismes: à la recherche du temps perdu

Les lumières se sont éteintes depuis quelques semaines déjà au Forum économique mondial de Davos et, sans surprise, le monde continue à mal tourner. Pendant que des chefs d’Etat et des PDG péroraient luxueusement sur l’état du monde, les mouvements de fond annonciateurs de tsunamis et de tempêtes n’ont fait que se renforcer.
Et pourtant, il y a longtemps que des alarmes ont résonné, que des Cassandre ont crié, que des électeurs ont maugréé. Mais, à force de ne pas être entendues, les critiques et les frustrations se sont inévitablement, dangereusement, transformées en hargnes et en ressentiments. Venues de la gauche de la gauche, des forêts zapatistes du Chiapas et des forums sociaux de Belo Horizonte, les incriminations de l’ultra-libéralisme débridé avaient pourtant été cooptées par des penseurs pondérés, comme les Prix Nobel d’Economie Paul Krugman ou Joseph Stiglitz. Sans réussir, toutefois, à ébranler les certitudes des ayatollahs du marché libre et de l’argent fou, sacrés nouvel « horizon indépassable de l’humanité ».
La capacité de déviation et de déni des « élites globalisées » a depuis fait son oeuvre. Les protestations ont été rangées au rayon des désagréments inévitables de l’ « exercice responsable » du pouvoir. Et les inégalités les plus grotesques et, en corollaire, le sentiment de dépossession, d’insécurité sociale et de déclassement ont continué à s’exacerber.

Marine et Steve
En fait, les anti-mondialistes, à distinguer des alter-mondialistes, ont déjà gagné. Ils s’appellent Marine Le Pen, créditée de 25% des voix au premier tour des présidentielles françaises, et Steve Bannon, haut conseiller de Donald Trump à la Maison Blanche. Ecoutez-les: « Le mondialisme, cette vision du monde qui revient à faire fabriquer par des esclaves pour vendre à des chômeurs ! ». Ainsi parlait Marine Le Pen dimanche dernier, à Lyon. « Les élites financières et la classe politique ont pris soin d’elles-mêmes et ont laissé tous les autres dans la dèche! ». Ainsi parlait déjà l’ancien patron de Breitbart News, lors d’une réunion du Tea Party en 2010, à New York.
La stigmatisation des élites et du cosmopolitisme a toujours fait partie du répertoire du populisme et de l’extrême droite. Léon Degrelle, dans les années 1930, flinguait les « banksters » ennemis du « pays réel ». Donald Trump aujourd’hui fustige « l’élite de Washington » et célèbre « les vrais Américains ». Toutefois, au début des années 1990, lorsque l’impact de la globalisation et de la financiérisation de l’économie se faisait sentir, lorsque Daniel Bensaid parlait à ce propos d’ « une crise de civilisation, d’une crise de ce qui tient lieu de lien et de commune mesure entre les hommes », il n’était pas écrit dans les astres que ces critiques finiraient par être récupérées et dévoyées par l’extrême droite.
Si la social-démocratie en besoin de modernité ne s’était pas laissé dominer par ses modernistes, ses Blair et ses Schroeder, si la Démocratie chrétienne en quête d’âme ne s’était pas égarée dans le conservatisme attrape-tout du Parti populaire européen, sans doute la question sociale aurait-elle été considérée avec toute la gravité nécessaire. Sans doute, l’adaptation inévitable aux nouvelles réalités économiques, technologiques, géopolitiques et culturelles, dont celle, cruciale, de l’immigration, aurait-elle été amortie, accompagnée, tempérée, pour éviter qu’une partie significative de la population ne se sente flouée, déplacée et abandonnée.
Certes, après l’implosion financières de 2008, quelques correctifs ont été apportés au désordre établi, mais la suffisance et l’imprévision des milieux dirigeants ont persisté. Et patatras, le Brexit s’est imposé. Et patatras, Donald Trump l’a emporté. Et, demain, re-patratas, de La Haye à Paris? « On n’a pas besoin d’un météorologue pour savoir dans quelle direction souffle le vent », avertissait Steve Bannon en 2010.
Certains se justifient en vitupérant contre les meneurs plébéiens et leurs grossiers mensonges. Le populisme à la Trump est une supercherie, protestent-ils. Son équipe est truffée de milliardaires qui ne rêvent que de détaxer leurs fortunes et déréguler leur business. Se défaussant, comme naguère Hillary Clinton, sur les « déplorables », ils brandissent même le livre perturbant de Thomas Frank Pourquoi les pauvres votent à droite (Agone, 2013), en oubliant que ces « grossiers mensonges », ces « faits alternatifs », ont prospéré dans le terreau de l’indifférence sociale qui a permis aux populistes de convertir le malaise économique en mal-être et rancoeur identitaires, porte ouverte à toutes les catastrophes.
N’en déplaise aux nostalgiques de Margaret Thatcher, le libéralisme politique ne sera sauvé qu’en domestiquant, rapidement, sévèrement, cette économie productrice d’inégalités et d’insécurité, qui brise le contrat social. Comme le fit le Président démocrate Franklin Roosevelt dans les années 1930 en « protégeant les capitalistes contre eux-mêmes » et en se félicitant de l’hostilité qu’il inspirait, lui le patricien new-yorkais, chez les « ploutocrates » de Wall Street et les ultras de l’America First.
« La démocratie ne prend pleinement son sens que si elle se prolonge dans le projet de donner à la société un visage d’humanité et de justice », rappelait récemment le sage Marcel Gauchet. Une façon de nous mettre en garde contre les imprécateurs qui exploitent le désarroi des citoyens et attisent le « côté sombre de l’homme » pour égarer le monde dans davantage d’inhumanité et d’injustice. Une ultime mise en garde?

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