Jefferson: « La sécurité de tous dépend d’une presse libre ». Une leçon pour Donald Trump

Au stand de tir des populistes américains, les journalistes sont dans la ligne de mire. Pan! Les membres de la presse sont des « pressestitués ». Bang! « Des voyous ». Boum! Des « ennemis du peuple ». Donald Trump en a fait le clou de son show…médiatique. Il suffit qu’il prononce le nom du New York Times ou de CNN pour que la foule s’excite et appelle au lynchage. Ses conférences de presse sont devenues des conférences contre la presse.
L’histoire des relations entre la Maison Blanche et les journalistes a rarement été sans nuages. Mais jamais un Président ne s’en était pris avec autant de virulence à une institution qui est au coeur de la démocratie américaine. « La sécurité de tous réside dans une presse libre », avait pourtant prévenu le président Jefferson à l’aube de la République.
Cette liberté, sacralisée par le Premier amendement de la Constitution, s’exprime dans un univers médiatique évidemment plus complexe que celui dénoncé par Donald Trump. Les cibles de l’ire présidentielle, des institutions vénérables, comme le New York Times ou le Washington Post, et des revues de qualité, comme le New Yorker ou Politico, cohabitent avec la « yellow press » (la « presse jaune », sensationnaliste), la « télé-poubelle » et des publications people ou extrémistes qui lui servent de pom-pom girls.
S’il est vrai que la presse américaine de référence est plutôt « libérale » et qu’une grande majorité des journaux, même républicains, avaient appelé à voter contre Donald Trump en novembre dernier, celui-ci a l’appui d’une partie significative de la médiasphère, en particulier du groupe de Rupert Murdoch (Fox News, New York Post, Wall Street Journal) et d’une constellation de revues, de sites, de chaines de radio et de télévision proches de la droite religieuse ou de l’Alt-Right suprémaciste blanche. En fait, grâce aux réseaux sociaux et à ses 25 millions d’abonnés sur Twitter, le nouveau Président peut s’adresser sans filtre à son camp, dont la « culture médiatique », forgée dans la télé-réalité, l’ « infortissement » et le télévangélisme, produit une inculture civique intolérante et fièrement mésinformée.

Le but: intimider un contre-pouvoir
Alors, pourquoi tant de haine à l’encontre de la grande presse quand on dispose de sa propre « machine de bruit »? Par calcul politique. Pour neutraliser un des derniers contre-pouvoirs dans un pays où le Parti républicain domine l’exécutif, le Congrès, la plupart des Etats fédérés et bientôt la Cour suprême. Si les connivences avec le pouvoir d’Etat ou le monde économique sont récurrents, la philosophie dont se réclament solennellement les best and the brightest du journalisme américain se fonde sur deux notions totalement étrangères à Donald Trump: l’intérêt public et le contre-pouvoir. Le rôle de la presse est de « réconforter les gens affligés et d’affliger les gens confortables », disait Joe Pulitzer, le baron de presse new-yorkais, qui donna son nom au Prix le plus prestigieux de la profession.
C’est à cette presse « libre et responsable », comme la décrivait le rapport de la Commission Hutchins il y a juste 70 ans, que s’oppose Donald Trump. Ce ne sont pas les erreurs et les dérives des grands médias, leur goût du spectacle et du pugilat, dont il a lui-même largement profité, qui l’inquiètent, mais bien leur excellence, c’est-à-dire leur capacité à révéler les abus de pouvoir et à fournir les informations vérifiées et les opinions raisonnées essentielles à l’exercice d’une démocratie effective.
Ses attaques contre les journalistes n’ont rien à voir avec une exigence de décence et de vérité. Sa préférence pour des médias braillards et populistes, comme Fox News ou Breitbart News, le prouve. Le but de la faction la plus idéologique de la nouvelle Administration est, crument, de tout cadenasser. Elle se méfie des risques de « trahison » de l’Establishment républicain:  le sénateur John McCain et le secrétaire à la Défense James Mattis n’ont-ils pas « osé » prendre la défense de la liberté de la presse? Elle entend aussi et surtout mener, au pas de charge, une véritable contre-révolution culturelle et sociale, autoritaire et illibérale. Pour ces hallebardiers du Trumpisme, le changement d’Administration est l’occasion ou jamais de tenter un « changement de régime ».
Dans ce contexte tourmenté, l’indépendance de la presse est dès lors devenue un enjeu décisif. Cette stratégie radicale risque de capoter, en effet, si la presse démontre les conflits d’intérêts, expose les mensonges et dégonfle les rodomontades de la nouvelle Administration.
C’est le « Murrow moment », écrit la Columbia Journalism Review. Le 9 mars 1954, Edward Murrow, célèbre journaliste de CBS News, s’en était pris directement au sénateur républicain d’extrême droite Joe McCarthy, à sa « chasse aux sorcières » et à ses abus de pouvoir, accélérant sa chute. Immortalisé dans le film de George Clooney, Good Night and Good Luck, son nom est célébré par des prix de journalisme, des écoles prestigieuses et même par un programme d’accueil de journalistes étrangers parrainé par le Département d’Etat.
Les paroles d’Ed Murrow sont redevenues d’une troublante actualité. «Les actions du sénateur ont suscité l’alarme et la stupéfaction parmi nos alliés et ont apporté le réconfort à nos ennemis, déclarait-il. Nous ne devons pas confondre désaccord et déloyauté. La peur ne doit pas nous faire entrer dans l’âge de la déraison. Nous ne pouvons pas prétendre défendre la liberté ailleurs, si nous la désertons chez nous ».
Ce jour-là, la presse, une certaine presse, celle que Donald Trump aurait sans doute insultée, « rendit sa grandeur à l’Amérique ». C’était hier? C’est aujourd’hui.

Note: cette chronique a été publiée vendredi matin dans la version “papier” du Soir. Avant les dernières attaques du président Trump contre les fake news media, lors d’un meeting d’une association conservatrice à Washington. Avant la décision de la Maison Blanche d’exclure des briefings de presse les représentants de médias parmi les plus importants, comme Politico et le New York Times. Lors de la cérémonie des Césars, George Clooney a rappelé les paroles d’Ed Murrow.

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