Tous pour un, un pour tous, ici et là-bas

Bruxelles 22 mars, Paris 13 novembre, New York 11 septembre : chaque pays commémore avec une émotion intense les anniversaires des attentats qui l’ont frappé sur son propre sol. Ce « patriotisme » du souvenir et de la compassion est naturel, légitime et nécessaire. La proximité géographique et humaine est un facteur puissant d’empathie. Chacun ressent qu’il aurait pu faire partie des victimes, que d’une certaine manière, son propre monde était visé. Et beaucoup de citoyens choqués connaissent directement ou indirectement des personnes qui ont été fauchées, blessées, traumatisées par les attentats.
Ce sentiment intime, personnel, débouche sur une fusion émotionnelle collective qui, pour un moment, éteint les polémiques partisanes, gomme les frontières communautaires et élimine les barrières sociales. Pour autant que les attentats ne débouchent pas sur la stigmatisation de certaines communautés et qu’elles ne trouvent personne, au sein de celles-ci, pour les justifier. C’est dans cette communion autour des valeurs de la vie humaine et de la solidarité que le terrorisme trouve sa défaite. Les groupes comme l’Etat islamique visent en effet à faire exploser la zone de diversité, de complexité, de dialogue et d’entraide qui, en séparant les extrêmes, garantit l’existence de sociétés civiles et civilisées.
Cette conviction de faire face à un risque commun impose, toutefois, de sortir du cadre émotionnel restreint que peuvent créer les proximités ou les appartenances évidentes. Si les attentats indiscriminés dans les métros ou les aéroports conduisent à une indignation et une condamnation (quasi) unanimes, il n’est pas certain que cette solidarité soit aussi forte lorsque ce sont des groupes de la société qui sont visés. Faut-il rappeler les réticences voire les indifférences, les indécences, qui suivirent les attentats contre Charlie Hebdo ou l’Hyper Cacher de Vincennes? « Je ne suis pas Charlie », s’exclamèrent certains, alors que JeSuisCharlie signifiait d’abord et surtout le rejet d’un crime ignoble et n’impliquait pas nécessairement l’adhésion à une forme, que certains pouvaient juger outrancière, de la liberté d’expression. D’autres ne se déclarèrent pas « Hyper Cacher » parce qu’ils ne s’identifiaient pas à des victimes juives, comme si le terrorisme contre une communauté spécifique ne représentait pas une vilenie absolue et une menace pour l’ensemble de la société.
Frank Bruni, le chroniqueur du New York Times, appelait à ce sens du destin commun lorsqu’il commentait le massacre d’Orlando du 12 juin 2016, qui avait visé une boîte de nuit gay. « Ce n’était pas juste une attaque contre les membres de la communauté LGBT, tout comme le carnage à Charlie Hebdo n’était pas seulement une attaque contre des humoristes, écrivait-il. Ces deux massacres étaient une attaque contre la liberté elle-même. Tous les deux ont visé des sociétés qui intègrent et célèbrent la diversité de penser, de croire et d’aimer. Parler de ces deux massacres plus étroitement nous ferait manquer le message plus large, la généralité du danger et les vrais enjeux ».

Un monde inutile?
Les opinions publique occidentales ont réagi fortement aux attentats qui ont visé des pays proches, en France, en Espagne, en Angleterre ou en Allemagne. Elles ont aussi pris conscience de l’imbrication trans-frontières, européenne, des réseaux terroristes, comme l’a démontré la « nébuleuse franco-belge ». Mais pourrait-on étendre cette prise de conscience  aux pays les plus lointains frappés par le terrorisme? Non seulement en reconnaissant les liens avec la terreur qui sévit, par exemple, dans les pays oubliés du Sahel, mais aussi en ressentant plus d’empathie pour ceux qui, là-bas, en sont victimes?
A plusieurs reprises et sans chercher à relativiser les attentats en Occident, des commentateurs de pays « sans importance » ont regretté que des attaques qu’ils avaient subies n’avaient mérité que des « brèves » furtives dans la presse internationale. Lorsque, en janvier 2015, au moment des attentats de Paris, le groupe djihadiste nigérian Boko Haram causa la mort de près de 2000 personnes dans la ville de Baga, la nouvelle eut peu d’écho dans la presse internationale. « Je suis Charlie, mais je suis Baga aussi », écrivit le journaliste sud-africain Simon Allison, mais il était bien seul. Il y a « une géographie du monde inutile », comme l’écrit Pierre Conesa, et celle-ci condamne des êtres humains à ne pas être traités sur la scène internationale avec la même attention ni la même humanité.
Et pourtant, cette « mobilisation plus faible de l’opinion publique dès lors que les événements ne mettent pas en cause directement les nationaux ou le territoire est un obstacle au projet de mobilisation générale des démocraties contre le terrorisme », avertissaient Michel Wieviorka et Dominique Wolton en 1987, dans leur livre Terrorisme à la une (Gallimard). Le terrorisme est global, il est déterritorialisé, il s’inscrit, écrivent Antoine Garapon et Michel Rosenfeld dans Démocraties sous stress (Presses universitaires de France, 2016), « dans une révolution spatiale, une mondialisation qui permet la confrontation des imaginaires sans médiations », alors que les réactions humaines et même sécuritaires restent ancrées essentiellement dans une nation et un territoire.
Les attentats, partout où ils frappent, nous concernent tous. C’est dans cette communion autour de valeurs universelles, dans cette empathie sans frontières, dans ce rappel permanent des interconnexions mondiales, que les commémorations locales peuvent contribuer à contrer un terrorisme qui est crument, cruellement, global.

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