“Bien entendu, nous ne ferons et ne dirons rien”

« Bien entendu, nous ne ferons rien ». La formule du ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand en 1981, au moment du putsch du général Jaruzelski en Pologne, est entrée dans les annales de la diplomatie. Mais aujourd’hui, « bien entendu, nous ne ferons et ne dirons rien » non plus, à propos du prix Nobel de la Paix 2010, le dissident chinois, Liu Xiaobo, qui vient de « bénéficier » d’une libération conditionnelle en raison de son état de santé: un cancer du foie en phase terminale (Voir note). « Nous ne ferons et ne dirons rien, ou le moins possible », en faveur du blogueur saoudien Raif Badawi, en prison depuis 2012 et condamné à 1000 coups de fouet pour apostasie.
En fait, « nous », dirigeants européens, héritiers des Lumières et admirateurs d’Andreï Sakharov, nous ferons des courbettes et un grand salamalec. Comme au début du mois de juin au Caire, où le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et la furtive ministre des Armées, Sylvie Goulard, sont venus assurer le maréchal Sissi, généreux bienfaiteur de l’industrie militaire française, de la bienveillance du nouveau président Emmanuel Macron
La Chine, l’Arabie saoudite, mais aussi la Turquie, l’Egypte, la Russie, sont devenus des révélateurs de la politique extérieure de l’Union européenne. Certes, personne, même pas le défenseur le plus exalté des droits humains, n’attend de l’Union et de ses Etats membres qu’ils abandonnent tous leurs intérêts économiques ou géopolitiques sur l’autel des « valeurs européennes». Les menaces de poussées populistes et de virage liberticide que font peser une globalisation bancale et le terrorisme compliquent l’équation démocratique. Le commerce et la sécurité ont leur logique et leur nécessité. Mais la distance est ténue entre le compromis et la compromission, entre le « réalisme » et la connivence.
L’air du temps, gorgé d’effluves autoritaires, n’est pas favorable au lyrisme « libéral-démocratique » qui avait suivi la chute du Mur de Berlin. Et oui, la démocratie s’exporte moins facilement que les hamburgers ou les séries d’Hollywood!  Certains, sans doute, incrimineront la sujétion du libéralisme politique à l’ultra-libéralisme économique. D’autres rappelleront ces « guerres idiotes », dixit Barack Obama, qui ont largué des bombes à fragmentation politiques, dont nous payons tous, aujourd’hui, le prix.
En tout cas, cinq ans après l’adoption par l’UE d’un cadre stratégique sur les droits de l’homme et la démocratie, « le fil argenté » des valeurs européennes, censé guider les relations extérieures et la sécurité de l’Union, est souvent masqué par des politiques et des décisions « pragmatiques », justifiées au nom d’une poisseuse réalité.

La force des faibles
Ce sentiment d’échec est paradoxal. Au fil des années, l’Union européenne et ses Etats membres ont adopté des lignes directrices et créé des services qui s’occupent spécifiquement des droits de l’homme. Avec leurs chercheurs et leurs juristes, les grandes organisations des droits humains, Amnesty International, Human Rights Watch et la FIDH, n’ont jamais été aussi bien préparées pour défendre leurs causes sur la place publique et dans les cercles du pouvoir. Des dizaines d’associations spécialisées, comme Scholars at Risk au sein du monde universitaire ou les groupes de défense de la liberté de la presse, saturent le champ médiatique avec des alertes, des rapports et des campagnes. Grâce à eux, l’Internationale des autocrates et des obscurantistes connaît des ratés. Grâce à eux aussi, les chefs d’Etat et de gouvernement démocratiques ne font pas tout et n’importe quoi. Mais la pierre que le malheureux Sisyphe s’échine à pousser jusqu’au sommet de la colline dévale inexorablement la pente.
« La politique extérieure, écrivait, au 19ème  Alexis de Tocqueville, n’exige l’usage de presque aucune des qualités propres à la démocratie ». Vraiment? Une démocratie se contredit lorsqu’elle nie dans ses relations extérieures les principes qui la fondent. Mais elle s’affaiblit aussi. Comme l’a régulièrement souligné Chris Patten, dernier gouverneur britannique de Hong Kong et ancien commissaire européen aux relations extérieures, la « politique de la courbette » ne relève pas du réalisme, mais de la « jobardise ». « Comme tous les régimes autoritaires, le Parti communiste chinois méprise ceux qui font preuve de faiblesse », notait en 2011 le sinologue Jean-Philippe Béja.
L’abandon de principes essentiels, une fois franchies les frontières nationales, mine également les démocraties de l’intérieur. Comme l’histoire de l’entre-deux-guerres ou de la guerre froide l’a illustré, il n’y a pas que des démocrates dans nos démocraties. A droite comme à gauche, certains avaient alors de la tendresse pour leurs « bons  dictateurs ». La règle n’a pas changé. Aujourd’hui, l’accommodement avec les théofascismes, les satrapies militaires ou les oligarchies « communistes » ne trahit pas seulement ceux qui, dans ces pays, se réclament de valeurs que nous qualifions d’universelles. Il revient à renforcer tous ceux qui, « chez nous », ont une conception borgne de la liberté.
C’est aussi en pensant à cette ivraie qui pousse au sein de nos sociétés que les fantassins des droits humains « bien sûr, feront et diront quelque chose ». En réalisant ces « petits actes de résistance », que célébrait Vaclav Havel, le théoricien de la « force des faibles ». En s’obstinant à jeter des cailloux en dessous du rocher de Sisyphe pour contrecarrer sa glissade. Parce qu’ils sont éminemment conscients, comme l’écrit Michel Terestchenko, de « notre si fragile vernis d’humanité ».

Note: Ce blog a été publié sous forme de chronique dans la Soir+ le 29 juin et dans le Soir papier le 30 juin. Ce jour-là, tout à son honneur, la Haute représentante de l’Union européenne, Federica Mogherini, a publié une déclaration demandant au gouvernement chinois de libérer Liu Xiaobo immédiatement sur parole et de lui accorder le droit à des soins médicaux adéquats en Chine ou ailleurs. La “ministre des Relations extérieures” de l’Union a aussi demandé la liberté de mouvement et de communication pour les membres de sa famille.

 

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