Sommes-nous encore des alliés?

Le sommet du G 20 à Hambourg a confirmé le désamour entre l’Amérique de Trump et le noyau dur de l’Union européenne. Sur la question cruciale du changement climatique, le président américain n’a fait aucune concession à ses hôtes. Avant d’atterrir en Allemagne, il a même plastronné aux côtés d’un gouvernement polonais en conflit ouvert avec Bruxelles. Et il n’a pas hésité à rehausser de sa présence le Sommet des Trois Mers, une initiative de « pays de l’Est » qui, une nouvelle fois, révèle leur décalage par rapport au projet européen porté par les pays fondateurs et, en particulier, par l’Allemagne et la France.
« Sommes-nous encore alliés »? La question n’est pas vaine, même pour ceux qui, pour se rassurer, soulignent encore et encore les innombrables liens entre l’Europe et l’Amérique. « Je ne conclus pas, je ne prophétise pas, j’interroge », aurait dit Raymond Aron. Elle n’est pas neuve non plus. La commémoration, ce vendredi à Paris, en présence de Donald Trump, de l’entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, trois ans après le début des hostilités, vient d’ailleurs à point nommé pour rappeler les hésitations récurrentes des Américains à choisir leur camp en Europe. Le même scénario se reproduisit lors de la montée fatidique vers la Seconde guerre mondiale. L’America First, un puissant mouvement isolationniste appuyé par des personnalités « hitlérophiles », tenta jusqu’au bout d’empêcher l’engagement des Etats-Unis aux côtés des démocraties européennes assiégées. Il fallut la force de conviction d’un Franklin Roosevelt, la fortitude de Winston Churchill et, finalement, le choc de Pearl Harbor, pour que les Etats-Unis entrent dans ce qu’ils appelèrent, après la victoire, la « Bonne Guerre ».
Ces deux références historiques mettent en exergue un enjeu essentiel des relations entre les Etats-Unis et l’Europe. Contrairement aux alliances classiques motivées par la Realpolitik, l’Atlantisme ne prétend pas seulement exprimer une convergence d’intérêts d’Etats. Il ambitionne aussi d’incarner un modèle politique, la démocratie libérale, et de pratiquer une politique extérieure fondée sur le droit international, le libre échange, les droits humains.
Certes, les ambiguïtés, les contradictions et les hypocrisies ont souvent plombé la rhétorique atlantiste. Lors de la Guerre froide, des dictatures d’extrême droite furent accueillies sans vergogne au sein du « monde libre ». A intervalles réguliers, du Guatemala au Rwanda, du Vietnam à l’Irak, des pays membres de l’Alliance atlantique ont eu recours à la force militaire ou aux barbouzeries, à rebours de leurs principes et souvent même contre leurs intérêts bien compris.
Toutefois, le fil rouge des Quatre libertés, proclamées par Franklin Roosevelt en janvier 1941 et reprises, quelques années plus tard, dans la Charte des Nations unies et la Déclaration universelle des droits de l’Homme, ne fut ni une totale illusion ni une infinie tartuferie.
Sans ce fil rouge, l’atlantisme n’a pas de sens. Il impose même aux alliés de s’opposer « chez l’autre » à tout ce qui contredit ce socle essentiel de valeurs prétendument partagées. Ainsi, les Etats-Unis étaient « dans leur rôle », lorsque, dans les années 1950 et 60, ils prirent parti pour la décolonisation. Comme le furent les pays européens, qui, en 2003, critiquèrent la guerre en Irak.

Des alliances dans l’Alliance
Ces épisodes mettent en lumière les interactions singulières entre les deux rives de l’Atlantique. Il y a plusieurs Amériques et plusieurs Europes et les intérêts nationaux ou régionaux, sources inévitables de rivalités entre Etats, n’empêchent pas des alliances idéologiques par-delà les frontières. Ainsi, au début des années 1980, alors que le républicain Ronald Reagan courtisait Margaret Thatcher les milieux les plus conservateurs en Europe, la social-démocratie européenne s’allia aux Démocrates pour « calmer » l’administration américaine sur la scène internationale. Au moment de l’invasion de l’Irak en 2003, les néo-conservateurs américains et les « nouveaux philosophes » européens se retrouvèrent dans le même camp, tandis que les « libéraux » américains s’appuyèrent sur les progressistes européens pour dénoncer le « côté sombre » de l’administration Bush, de la prison de Guantanamo au recours à la torture.
La présidence de Donald Trump ouvre un nouveau chapitre, plus brutal sans doute, du choc des idéologies et des valeurs. Une partie de la garde rapprochée présidentielle, autour des conseillers Steve Bannon et Stephen Miller, est en phase avec les nationaux-populistes européens. Le discours prononcé par Donald Trump début juillet à Varsovie sur la « civilisation occidentale menacée » a clairement exprimé cette proximité idéologique avec les Orban et les Kaczynski du Vieux Continent
De nouveau, l’océan Atlantique n’est pas la seule ligne de partage des eaux. Une autre zigzague à l’intérieur de chaque pays, séparant les partisans de l’ »America First» ou de l’ « Europe forteresse», de ceux qui se réclament « des valeurs d’abord ». Des valeurs, qui avaient été définies en 1957, lors d’une conférence organisée par le Collège d’Europe et l’Université de Pennsylvanie, avec la participation d’éminents intellectuels européo-atlantistes.
En pleine Guerre froide, au moment aussi de la signature du Traité de Rome instituant la Communauté économique européenne, Léo Moulin, Hendrik Brugmans, Ernst Bieri avaient voulu inscrire au fronton de la communauté atlantique « le respect pour la valeur intrinsèque de la personne et l’affirmation que la liberté est inséparable de la responsabilité morale et de la solidarité humaine ». C’est à cette aune qu’il faut juger aujourd’hui encore la légitimité de l’Alliance atlantique et la prétention de l’Amérique de Trump d’en être le leader.

Note: cet article a été publié jeudi 13 juillet sur LeSoir+ et le vendredi 14 dans le Soir papier. Il “cadre” aussi la rencontre, à l’occasion du défilé du 14 juillet, entre Emmanuel Macron et Donald Trump.

 

 

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