Charlottesville n’est pas un hoquet de l’histoire

Le 28 août, une certaine Amérique, progressiste et libérale, s’est sans doute souvenue avec émotion du discours prononcé par le pasteur Martin Luther King, cinquante-quatre ans plus tôt, face au Lincoln Memorial de Washington. « I have a dream », s’était exclamé le leader du mouvement pour l’égalité raciale. « Je rêve qu’un jour, mes quatre jeunes enfants vivent dans une Nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère. Je rêve qu’un jour, les fils des anciens esclaves et les fils des anciens propriétaires d’esclaves pourront s’asseoir ensemble à la table de la fraternité».
Le 12 août 2017, les violences qui se sont déroulées à Charlottesville, dans l’Etat de Virginie, autour de la statue du général sudiste Robert Lee, sont venues rappeler que l’Amérique n’avait pas encore vaincu ses vieux démons. Qu’elle n’avait pas encore réussi à surmonter totalement cette lancinante question raciale qui la taraude depuis la période de l’esclavage et qui contredit son ambition d’être « une cité sur la colline », appelée par la Providence à « éclairer le monde de ses vertus ».
Ces événements n’auraient dû étonner personne. Depuis la victoire de Barack Obama en 2008, les grandes organisations anti-racistes n’ont eu de cesse de dénoncer la résurgence de l’extrémisme blanc. Alors que les partisans d’une Amérique plurielle, cosmopolite, se réjouissaient de l’entrée à la Maison Blanche du premier président africain-américain et imaginaient un « nouveau matin du monde », la droite nativiste, raciste, antisémite, anti-musulmane, antilibérale, s’organisait, complotait, s’armait.
Charlottesville « a marqué un tournant historique », notait Richard Spencer, l’un de ses nouveaux leaders, dans la mesure où les militants du suprémacisme blanc se sont montrés« à visage découvert ». Christopher Cantwell, le fondateur du site extrémiste The Daily Stormer, s’est même laissé filmer, sans filtre, par une équipe de Vice News. On le voit en action musclée dans les rues et, « au repos », dans sa chambre d’hôtel, où il exhibe fièrement sa collection d’armes à feu.

Un phénomène plus large
La poussée de l’extrémisme, toutefois, ne se limite pas à sa caricature. Elle ne se réduit pas à ces miliciens équipés d’armes lourdes et tatoués de svastikas, qui scandent « Jew will not replace us » (Les juifs ne nous remplaceront pas). En fait, comme le note Philippe Boulet-Gercourt, le correspondant de l’hebdomadaire L’Obs aux Etats-Unis, l’hégémonie politique appartient à l’Alt-Right, à cette « droite alternative », comme elle a choisi de se dénommer, qui a réussi à tirer parti du phénomène Trump et dont l’une des principales plateformes est fournie par le site Breitbart News, contrôlé par Steve Bannon, l’ex-conseiller stratégique du Président. « Après avoir été reléguée pendant un demi-siècle sur les marges de la société, la droite radicale est entrée en 2016 dans le mainstream politique », prévenait en février dernier le Southern Poverty Law Center, une des principales associations de surveillance des « groupes de haine ».
A l’instar des nationaux-populistes européens, elle exploite le ressentiment identitaire d’une partie de la population blanche, qui craint de se convertir dans quelques décennies en une minorité parmi les autres. Elle attise la peur du déclassement social, au coeur des vieilles régions ouvrières. Elle bénéficie également de la capture du Parti républicain par les « léninistes » du Tea Party, au détriment des représentants respectables du conservatisme.
L’émergence de cette droite extrême est aussi le produit de l’atmosphère délétère créée par la « machine de bruit » populiste, qui règne depuis des années sur l’Amérique profonde. Aux côtés de Fox News, qui a gravement contribué à corrompre le discours politique et à polluer l’information, une « fachosphère » constituée de nazis, de nostalgiques de la Confédération sudiste, de milices « patriotiques » et de « nationalistes blancs » sature les moteurs de recherche, envahit les réseaux sociaux. Les fake news, mais aussi le conspirationnisme, les insultes et les menaces y prolifèrent, sous la protection du Premier amendement de la Constitution, qui protège largement, dangereusement, l’incitation à la haine.
Depuis la victoire de Trump, ces groupes se sentent pousser des ailes de Stukas. Déjà, au cours de sa campagne, le milliardaire avait relayé leurs stigmatisations des Mexicains et des musulmans, mais aussi des « élites » et de la presse. Il avait largement ignoré leur antisémitisme, alors que sa fille Ivanka a épousé Jared Kushner, Juif orthodoxe. Ses discours clivants, son style brutal, son renvoi dos à dos, dans une fausse équivalence morale, des manifestants racistes et anti-racistes, s’inscrivent « dans l’extrême droite ligne » de la stratégie de la tension que promeuvent les suprémacistes blancs. « Donald Trump a définitivement tombé le masque », écrit Philippe Boulet-Gercourt, dans un article titré sans ambiguïté: « un Président raciste».
Non, Charlottesville n’est pas un hoquet de l’histoire, mais un signal d’alerte, qui impose à tous les Américains de se définir. Sidérés, des membres de l’Establishment républicain, des hauts gradés, des rabbins, des PDG de grandes entreprises, ont pris leurs distances avec un Président qui traverse sans vergogne toutes les lignes rouges. Mais la semaine dernière, un sondage indiquait qu’une majorité d’électeurs républicains approuvait la manière dont « leur Président » avait géré une crise qui, pourtant, met au défi l’ « exceptionnalisme moral » américain et interroge ses principes les plus essentiels…

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