L’histoire, droit dans les yeux

L’Histoire est tout, sauf du passé. Les violences qui se sont déchaînées à Charlottesville, en août dernier, autour d’une statue du général sudiste Robert Lee à l’ont tragiquement illustré. Une militante antiraciste est morte, fauchée par une voiture bélier, parce qu’un jeune suprémaciste blanc ne voulait pas qu’on touche à « son histoire » de l’esclavage et de la Guerre de Sécession.
L’Histoire est Pouvoir. « Celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Celui qui contrôle le présent contrôle le passé », écrivait George Orwell dans son chef d’oeuvre dystopique,1984, publié en 1949. A cette époque, le grand écrivain britannique pensait essentiellement aux totalitarismes et à leurs commissariats aux archives, peuplés de faussaires et d’assassins de la mémoire. L’Espagne franquiste prétendait alors que les « Rouges » avaient incendié Guernica en 1937, tandis que l’URSS attribuait aux nazis le massacre de 20.000 officiers et notables polonais dans la forêt de Katyn en 1940.
Dans les régimes autoritaires actuels, l’imposition de l’histoire officielle reste tout aussi brutale. Liu Xiaobo, le prix Nobel de la paix chinois, récemment décédé en captivité, a payé très cher sa mise en cause de la version du Parti communiste sur l’écrasement du mouvement de la place Tien An Men en 1989. Et on s’imagine bien qu’en Corée du Nord, les historiens, la plume en bandoulière, marchent au pas de l’oie.

Les zones d’ombre des démocraties
Les démocraties, paradoxalement, ont elles aussi beaucoup de mal à regarder leur histoire en face. Des « zones d’ombre » sont ainsi gommées ou ré-interprétées. Les exemples abondent. Dans ses mémoires publiées en 2002, Les Abeilles et la Guêpe, l’éditeur François Maspero nous rappelle gravement « l’oubli républicain » des brutalités qui accompagnèrent la colonisation de l’Algérie, sous l’oeil bienveillant d’intellectuels respectables, comme Alexis de Tocqueville. En Espagne, dans certains milieux conservateurs, le réquisitoire lancé par Bartolomé de Las Casas, au début du 16ème siècle, contre la colonisation de l’Amérique latine continue à être rejeté comme une cabale anti-espagnole.
Et en Belgique? Une approche critique de l’histoire s’est peu à peu imposée, mais le malaise est encore au rendez-vous, en particulier à propos de l’accès à certaines archives classifiées du Congo belge. Cette procrastination paraît bien étrange, si on part du principe qu’une démocratie se fonde sur la vérité et la transparence. Elle est en tout cas contre-productive si on l’observe de l’étranger, car l’histoire du Congo, qu’on le veuille ou non, colle à l’image internationale de la Belgique. Quand le Prix Nobel de littérature péruvien Mario Vargas Llosa écrit en 2010 un best seller, Le Rêve du Celte, qui célèbre Roger Casement, auteur en 1903 d’un rapport dévastateur sur l’Etat libre du Congo, quand le livre d’Adam Hochschild, Les fantômes de Léopold II, paru en 1998, se trouve dans toutes les bonnes librairies de New York, de Johannesburg ou de Buenos Aires, quand la fresque monumentale de David Van Reybrouck, Congo, vaut à son auteur une reconnaissance internationale, la Belgique ne peut échapper à sa « légende noire ».

Les pistes de l’uranium
Le livre de Susan Williams, Spies in the Congo (des espions au Congo), est venu récemment jeter une nouvelle pierre dans les eaux troubles de ce passé congolais qui a bien du mal à passer. L’historienne de l’Université de Londres raconte comment des agents secrets américains, durant la Seconde Guerre mondiale, cherchèrent à empêcher les nazis d’acquérir l’uranium de la mine de Shinkolobwe, au Katanga. En 1940, 1200 tonnes avaient été envoyées aux Etats-Unis par Edgar Sengier, le patron de l’Union minière, mais une quantité similaire était restée au Congo. Si elle rend hommage au gouverneur Pierre Ryckmans, qui, sans hésiter, prit fait et cause pour l’Angleterre, elle fait aussi défiler une série de personnages douteux, au sein de l’administration, de l’Eglise et des grandes entreprises coloniales, prêts à jouer la carte de la neutralité, voire de l’Allemagne nazie.
Certains des faits décrits dans ce livre, confirmés par des rapports de diplomates britanniques ou américains – la ségrégation raciale, la loi de la chicote, le massacre de grévistes, la fourniture à l’Allemagne nazie d’uranium stocké en Belgique – sont sans aucun doute dérangeants pour ceux qui cultivent l’image d’Epinal d’une colonisation bienveillante et d’une Belgique résistante. Mais ils sont essentiels pour les historiens, dont la mission, comme le notait Pierre Vidal-Naquet dans L’Histoire est mon combat (Albin Michel, 2006), « est de pratiquer une fraternité avec la vérité ». Et ils sont cruciaux pour la démocratie, car la censure d’archives « inconfortables » est, dans une certaine mesure, une caution des actes qu’elles décrivent.
« Notre histoire (coloniale) est lourde, la seule manière de l’ « alléger » est d’y faire face, de la reconnaître et de l’expliquer », écrit Ina Van Looy dans la revue du Centre communautaire laïc juif, Regards. Ce constat devrait s’appliquer à tous les dossiers qui entachent la longue marche sur les routes sans loi de l’humanité. Le courage de regarder sa propre histoire droit dans les yeux détermine en effet l’honneur d’une société et démontre sa volonté d’éviter de répéter les fautes et les erreurs du passé. « Ceux qui ne peuvent se rappeler le passé sont condamnés à le répéter », disait le philosophe George Santayana. Au moment où les cieux s’assombrissent et que les haines de toujours ressortent des fanges où on les croyait étouffées, la vérité sur le passé est, plus que jamais, un enjeu d’actualité.

 

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