« James, vous êtes avec moi ou contre moi ?»

Mensonges et vérités: le titre de la version française des Mémoires de l’ex-patron du FBI (Flammarion, 2018) a sans doute été choisi pour sa simplicité manichéenne. Brutalement congédié par Donald Trump le 9 mai 2017, James Comey est sans conteste un personnage clivant. Les Démocrates ne lui pardonnent pas d’avoir rouvert l’enquête sur les courriels de Hillary Clinton, à quelques jours de la fatidique journée électorale du 8 novembre 2016. Les partisans de Trump le prennent pour un ennemi juré, proche du vieil Establishment républicain, décidé à engluer « leur » Président dans le goudron des accusations de collusion avec la Russie. Son bilan à la tête du FBI est également contesté: le 14 mai, le magazine Time lui imputait même une grande part de responsabilité dans la crise de crédibilité dont souffre le Bureau fédéral d’investigation.
James Comey aurait pu faire de son livre un « rétablissement de la vérité ». Face à un président qui a converti la demi-vérité, voire le mensonge, en mode de gouvernement, il n’aurait pas eu trop à faire. Mais c’est le titre original en anglais, Higher Loyalty (Une plus haute loyauté) qui révèle le propos de ce livre qui s’est déjà vendu à plus de 600.000 exemplaires. Au fil des pages, l’auteur martèle qu’une stricte l’indépendance doit guider les relations entre l’agence fédérale et le monde politique. Barack Obama, rappelle James Comey, l’avait bien compris. Après avoir approuvé sa nomination en 2013, le Président démocrate l’avait invité à un tête à tête à la Maison blanche. « Ce serait la dernière fois qu’ils se verraient ainsi en privé », avait souligné le Président, afin de ne pas compromettre l’impartialité et même « l’apparence d’impartialité » du FBI.
Donald Trump, par contre, n’a aucune idée ni aucune envie de cette séparation des pouvoirs. La description que James Comey donne de leurs rencontres est stupéfiante. La scène de leur dernier diner à la Maison blanche, autour de langoustines, d’un poulet à la parmesane et d’une glace à la vanille, est un morceau d’anthologie sur la conception narcissique, autoritaire, arbitraire et courtisane du pouvoir présidentiel. « Ce Président est malhonnête et n’accorde aucune importance à la vérité ni aux valeurs institutionnelles, tonne James Comey. Sa façon de gouverner est mercantile, motivée par son ego et ne tourne qu’autour de la notion de loyauté personnelle ».
Un mot revient à plusieurs reprises sous sa plume: Mafia. James Comey sait de quoi il parle et sa comparaison n’est donc pas fortuite. « Aspiré dans l’orbite de Trump, j’avais des flash-back qui me ramenaient au début de ma carrière, lorsque j’étais procureur et que je luttais contre la Mafia, confie-t-il. Le consentement par le silence. Le parrain qui contrôle tout. Les serments d’allégeance. La mentalité du ‘eux contre nous’. Les mensonges à tous les étages au service d’un code de loyauté qui plaçait l’organisation au-dessus de la loi, de la morale et de la vérité ».

“Contre les harceleurs et les petites frappes”
Dans ces Mémoires, James Comey étonne par ses confidences. Il dénonce longuement ses mauvaises rencontres, lorsqu’il était écolier, avec « les harceleurs et les petites frappes » des cours de récréation. Comme si ces souvenirs de harcèlement et d’humiliation avaient inspiré sa conception du FBI et sa détestation de Donald Trump. Notre rôle est « de venir en aide à ceux qui en ont besoin: les faibles, les gens en difficulté, ceux qui sont malmenés ou effrayés », confie-t-il.
Cette profession de foi le ramène à l’un de ses mentors, Reinhold Niebuhr, l’un des théologiens les plus influents des Etats-Unis. Au début des années 1950, celui-ci avait fondé avec l’historien Arthur Schlesinger l’association Americans for Democratic Action (ADA), le vivier de ceux que l’on appela les Cold War liberals (les sociaux-libéraux de la Guerre froide), centristes et anti-communistes. L’une de leurs idées-force était le « réalisme éthique », qui présumait l’attachement aux valeurs de la République, mais aussi, jusqu’au risque parfois de contredire celles-ci, « le sens de l’Etat ».
James Comey n’a guère de patience pour les « fuiteurs » ou les lanceurs d’alerte. Une question, de nouveau, de loyauté? Ses remarques sur Edward Snowden ne sont pas tendres. « Cette fuite, martèle-t-il, a clairement porté un coup dur à la capacité de notre pays à récolter des informations », notamment sur les réseaux terroristes. Même énervement à propos du cryptage des appareils mobiles par Apple ou Google : « ça m’a rendu fou », explose-t-il.
Toutefois, au fil des pages, l’ex-« premier flic de l’Amérique » parle aussi comme un « libéral » et s’oppose frontalement à Donald Trump. Il met en garde contre la tentation de l’abus de pouvoir. Il rappelle son rejet de la torture pratiquée par la CIA sous George W. Bush. « Les méthodes musclées sont inefficaces et les informations obtenues se révèlent largement inutiles ou alors peu fiables », écrit-il. Il se félicite de la diversité ethnique américaine et dénonce le « caractère oppressif du maintien de l’ordre contre la communauté noire ». Il évoque le Président Jefferson lorsque celui-ci s’exclame: « notre liberté dépend de la presse ».
Certains, sans doute, souriront de sa « naïveté », d’autres n’y verront que de l’hypocrisie, mais le message est sans équivoque: un gouvernement, quel qu’il soit, n’est pas le propriétaire des institutions;  une haute fonction gouvernementale n’éteint pas la responsabilité individuelle. « Nous avons tous tendance à céder notre autorité morale au groupe et à nous taire », conclut James Comey. La loyauté n’a pas pour corollaire la servilité.

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