Il n’y a pas de Happy End au populisme

En octobre 1931, Le Soir publiait le testament de Lauro de Bosis. Un texte de six pages dactylographiées, intitulé « L’histoire de ma mort », adressé à ses amis et à son amie américaine, l’actrice Ruth Draper. Quelques jours plus tôt, ce jeune Italien s’était envolé de Corse aux commandes d’un Pegasus et avait largué une pluie de tracts anti-fascistes au dessus de Rome. Avant de s’abimer en mer. « Personne ne prend le risque du fascisme au sérieux, écrivait-il. C’est pour cela qu’il est nécessaire de mourir. J’espère qu’après moi, d’autres soulèveront l’opinion et récolteront ce que j’ai semé ».
Mussolini, dit-on, piqua une colère noire quand il prit connaissance de cette action qui ridiculisait sa force aérienne. Mais personne ne se souleva. Les semences que Lauro de Bosis avait lancées disparurent dans l’ivraie du fascisme triomphant. En ce début des années 1930, les trains arrivaient à l’heure, la malaria reculait dans les marais pontins au sud de Rome, la mafia sicilienne se tenait à carreau et le drapeau impérial italien flottait sur la Cyrénaïque et la Tripolitaine…
Cette folle équipée, que raconte Caroline Moorehead dans son dernier livre A Bold and Dangerous Family (Vintage, 2018), pourrait n’appartenir qu’à l’histoire. Le hasard a voulu que je l’aie lu au moment de l’arrivée au pouvoir à Rome d’une coalition détonnante entre un parti d’extrême droite, La Ligue, et une formation populiste « non identifiée », le Mouvement 5 Etoiles. L’histoire ne se répète pas, elle bégaie, dit-on. Sans doute, mais, comme le martelait le philosophe George Santayana, « ceux qui ne peuvent se souvenir de leur passé sont condamnés à le répéter ».
Et qui, en Europe, se souvient vraiment de ces années 1920 et 1930, lorsque Mussolini étouffait une fragile démocratie libérale, déployait ses squadristi dans les rues et imposait son Etat corporatiste? Avant d’envoyer ses soldats et son aviation légionnaire en Espagne, pour appuyer Franco et bombarder Guernica.
Caroline Moorehead parcourt ces « décennies infâmes » avec la « famille audacieuse et dangereuse » des Rosselli. Issue de la bourgeoisie juive de Florence, patriote, amoureuse du Risorgimento, de cette Renaissance qui accompagna l’Unification italienne au 19ème siècle, elle avait été choquée par l’assassinat du député Giacomo Matteotti par des bandes fascistes en 1924 et elle s’opposa frontalement au régime mussolinien. Arrêté pour subversion, le fils aîné, Carlo, sera « confiné » pendant plusieurs années dans l’île de Lipari, au large de la Sicile, avant de s’en échapper. Il sera l’un des fondateurs, alors qu’il vivait en exil en France, de Giustizia e Liberta (Justice et liberté), un mouvement « libéral de gauche » qui avait fait de l’anti-fascisme un combat éthique et « civilisationnel ». Le 9 juin 1937, il fut assassiné, avec son frère Nello, par des hommes de main de l’organisation d’extrême droite française, La Cagoule, à la solde des services secrets italiens. Carlo Levi, l’auteur du Christ s’est arrêté à Eboli, chronique magistrale de sa relégation dans un village de la Basilicate, au milieu de paysans misérables et abandonnés, faisait partie de ce mouvement. En 1943, Primo Levi, l’auteur de Si c’est un homme, s’en réclama lui aussi en rejoignant les partisans anti-nazis regroupés au sein des Brigades Rosselli, avant d’être arrêté et déporté à Auschwitz.
Les circonstances qui ont présidé à l’émergence du fascisme hier, du populisme xénophobe aujourd’hui, sont certes très différentes. Mais télescoper les deux périodes n’est pas un exercice futile si l’on veut comprendre « comment les démocraties finissent ». Caroline Moorehead rappelle que, face au fascisme, des membres éminents de la société italienne et européenne furent complices ou complaisants : Lord Rothermere, le baron de la presse britannique, encensa Mussolini, tandis que le Pape Pie XI, après la signature des Accords du Latran, qualifia le Duce « d’homme envoyé par la Providence ». Mais ce livre exprime surtout ce sentiment de fatalité qui, à partir d’un certain moment, semble projeter tout un peuple dans une « marche de la folie », comme l’appelait l’historienne Barbara Tuchman. Brusquement, la raison et le bon sens, cette forme de common decency que George Orwell attribuait au peuple, semblent disparaître, au profit de l’expression sans filtre des rancoeurs, des frustrations, des exaspérations, voire des haines. Brusquement, la « volonté populaire », majoritaire, devient le levier de la remise en cause des principes les plus fondamentaux de la démocratie et de l’Etat de droit.

Non mollare
Que faire? Non mollare, ne pas abandonner, scandaient les partisans de Justice et Liberté. Ils proposaient une sortie de crise qui, en alliant la défense des libertés et la justice sociale, se rapprochait du New Deal, de ce « libéralisme à l’américaine » qui allait permettre au président démocrate Franklin Roosevelt de combattre les fauteurs de la crise, les « ploutocrates ultra-libéraux », et ceux qui, au sein du mouvement America First, prétendaient y répondre par le populisme et l’autoritarisme.
Les giellisti, comme on les appelait, échouèrent face à Mussolini. Leur échec fut celui de toute l’Italie, entrainée par le Duce dans une dictature de plus en plus brutale et finalement dans une alliance funeste avec l’Allemagne nazie. C’est là sans doute le principal enseignement de l’histoire : il n’y a pas de Happy End au populisme. Il n’y en a jamais eu nulle part, qu’il se dise de droite ou de gauche, qu’il soit autoritaire ou devienne totalitaire. Le populisme commence parfois comme une farce, par un Vaffanculo (« Va te faire foutre ») tonitruant, mais il se termine toujours sur un désastre ou une tragédie.

Note: cette chronique a été publiée dans le Soir + jeudi 7 juin et dans Le Soir “papier” le 8 juin.

 

 

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